‹ Où allons-nous?Chapitre 8 sur 36 · LE SERVICE DES POSTES · texte numérisé non relu

LE SERVICE DES POSTES

Dans un mémoire dont les ce îicl usions ont été adoptées, l'un des rapporteurs du Congrès du génie civil a écrit :

« L'administration des postes, télégraphes et téléptiones est organisée pour ne rien faire; non pas qu'elle ne compte des fonctionnaires de naute intelligence et de grande habileté, d'excellents ingénieurs, des agents actifs et dévoués, mais toutes ces volontés sont étouffées par la mauvaise organisation. »

L'Organisation! Ce mot revenait dans cha'que rapport de nos congressistes, et c'est la recherche de la meilleure organisation qui ressort coname la partie maîtresse des travaux du Congrès.

Combien de fois le nom de Frédéric Taylor et de taylorisation n'a-t-il pas été prononcé!

Parmi les moyens de faire comprendre ce que c'est qu'une organisation taylorisée, il en est un qui consiste à décrire une organisation qui ne l'est pas.

Observez dans la rue un facteur des postes en tournée de distribution. Il porte en bandoulière une boîte qui regorge à tel point de plis de toutes sortes qu'ils courent grand danger de choir sur le sol.

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Fatigue et perte de temps pour le facteur, si cet accident survient. Aux Etats-Unis, les boites sont assez vastes pour contenir aisément tous les plis.

LA BOITE Considérez maintenant une boîte AUX LETTRES, aux lettres, généralement située chez nous tout au bas de la devanture d'un bureau de tabac. Sur cette boîte sont des inscriptions à l'usage du public; il faut s'accroupir pour essayer de les lire, mais couvertes de boue ou effacées, impossible de les déchiffrer. Passe le facteur pour lever la boîte; il s'accroupit à son tour — geste fatigant qu'il répète autant de fois qu'il y a de boîtes — ; il tire une clef de sa poche, ouvre la boîte, y puise des lettres. Fasse le ciel qu'il n'en laisse pas au fond. Regardez votre montre : il a mis trois minutes à ce travail.

En Allemagne, le modèle des boîtes est unique; elles sont interchangeables. Ce sont des cubes de fonte, bleus, très visibles, scellés en saillie contre le mur, à la hauteur de la main. Sur leur façade est une petite fenêtre vitrée qui protège le tableau où sont inscrites les heures des levées. Au fronton, un chiffre mobile indique l'heure de la prochaine. Le facteur, qui y procède debout, porte un sac de cuir dont l'ouverture est armée d'un cadre métallique, qui s'engage entre deux coulisses horizontales fixées sous la boîte. Un tour de clef fait basculer le fond de cette boîte; tous les plis, sans exception, tombent dans le sac. La trappe se referme; un second tour de clef change le numéro de la levée... et à une autre. Le tout dure huit secondes.

Multiplie:? le nombre de minutes, que perd ainsi

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notre facteur en 365 Jours, par le nombre de facteurs et le nombre de boîtes que chacun lève dans sa journée, et vous arriverez à un chiffre stupéfiant d'heures inutilement gaspillées. Voilà de l'antitaylorisme.

LE BUREAU Permettcz-moi maintenant d'intro- DE POSTE. duire le premier passant venu dans un quelconque bureau de poste. Je lui ferai observer tout d'abord que rien ne prédestinait ce local à être plutôt un bureau de poste qu'un café ou une charcuterie, et je l'informerai que les pays à institutions perfectionnées ne négligent jamais d'étudier et de construire chaque bâtiment en vue de sa destination.

Nous essayons d'entrer; mais nous nous heurtons à des personnes qui sortent. Pourquoi n'y a-t-il pas une porte pour l'entrée et une autre pour la sortie? Il est visible que la disposition des lieux, non appropriés à cette destination, ne le permet pas. EnÛn, nous voici dedans. Ce qui nous frappe d'abord, c'est un encombrement excessif : ce local est beaucoup trop exigu pour le nombre de gens qui le fréquentent. De tant de respirations se dégage une odeur malsaine, car il ne règne là aucune ventilation. Voilà un bureau antihygiénique pour les employés. Première constatation : l'administration des postes n'a aucun souci de la santé de son personnel. Et notez bien ce phénomène général que l'insufûsance d'un local détermine l'insuffisance du service et que, s'il faut un quart d'heure à chaque arrivant pour accomplir ce qu'il pourrait faire en cinq minutes, il y stationnera trois fois plus de public que si tout

y était de dimensions convenables. L'encombrement provoque l'encombrement. Et quelle perte de temps pour tout ce monde!

De la porte nous apercevons un certain nombre de guichets derrière lesquels se tiennent des employés. Nous désirons parvenir au guichet des mandats; nous voyons bien au-dessus de chacun un petit écriteau dans un petit cadre, mais les caractères sont trop fins pour être lus de l'entrée. Il nous faut errer à travers la foule pour trouver l'inscription qui nous révélera le guichet des mandats. Je fais observer à mon compagnon combien cette particularité est illogique et témoigne d'irréflexion : le moment où j'ai besoin de savoir où est le guichet n'est pas celui où je Pai trouvé, mais l'instant où j'entre dans le bureau. Donc, toutes les pancartes devraient être imprimées en gros caractères et face à l'entrée. Mon compagnon reconnaît la justesse de ma critique, à laquelle il n'a jamais songéj et commence à s'intéresser à cet examen.

Un monsieur est en train de toucher un mandat : pas de plume pour signer; il en va quérir une sur un pupitre; ce pupitre en sapin est ignominieusement taché d'encre et recouvert d'un buvard crasseux. La plume est cassée. Perte de temps, etc. Suit au même guichet une personne qui demande des timbres : l'employé ferme son registre à mandats, cherche la chemise aux timbres; encore du temps perdu. Mon compagnon lui-même demande pourquoi il n'y a pas un guichet spécial pour les timbres. Je lui explique que nos administrations ignorent la division du travail Mais sans doute dans ce bureau se trouve une

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boîte aux lettres. A travers la cohue rien ne Tîndiqiie. Nous la cherchons. Un chef-d'œuvre d'aménagement veut que cette boîte soit dissimulée derrière le torse d'un citoyen qui est accoudé au guichet du télégraphe.

LE Maintenant nous voulons télépho-

TÉLÉPHOME. ner. II n'y a qu'une cabine; coût : 15 centimes. Il faut attendre. On nous donne le numéro 8. Nous sortons en pestant et allons téléphoner gratis au café voisin. Combien l'Etat perd-il ainsi de fois 15 centimes pour ne pas vouloir placer plus d'une cabine dans chaque bureau de poste?

•Et je continue au café la conversation avec mon camarade de rencontre, lui faisant comprendre que ce sont là évidemment de menues imperfections ; mais que, de même qu'un microbe unique est inoffensif, tandis que des myriades de microbes détruisent l'organisme le plus vigoureux, de même, de la multitude innombrable des petites fautes naissent les grandes erreurs nationales. Et quand enfin je le quilte je lui confesse que je lui ai fait, sans qu'il s'en doute, une leçon de taylorisme pratique, c'està-dire de la méthode de travail qui pourrait nous sauver. Et voilà un brave garçon qui, dès lors, ne demande qu'à s'instruire sur des objets dont jamais personne ne lui a soufflé mot.

Toute administration publique de France est immuable en ses habitudes invétérées. Ainsi la tradition bureaucratique veut que tout ce qui n'est pas consacré par l'usage soit ipso facto défendu.

Le premier venu aurait pu, tout comme moi, s'en assurer. A qui n'est-il pas arrivé d'envoyer à un

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ami une carte postale illustrée, pittoresque ou artistique et de constater qu'elle n'était pas parvenue à destination? Un jour, en province, voulant éviter cet accident, je demandai à un bureau de poste de recommander ma carte postale. Grand émoi chez l'employé. Il alla demander avis h son chef qui, après avoir feuilleté un tas de circulaires, vint me déclarer que « cela ne s'était jamais fait ». Gonséquemraent il refusa. Dans un autre bureau toutefois, sur mon observation qu'il n'existe pas plus de motif pour recommander un objet quelconque qu'une carte postale, le directeur se sentit rassuré et voulut bien y consentir.

Toutes ces défectuosités, toutes ces incohérences sont tellement flagrantes, qu'elles ont frappé même les ministres. C'est le titulaire lui-même du Commerce et des P. T. T. qui disait au Sénat le 11 décembre 1917 :

« Pour que nos services postaux, télégraphiques etJéléphoniques soient à la hauteur du besoin après la guerre, des réformes profondes sont nécessaires. Il nous faudra industrialiser V administration des postes, »

Voilà assurément une parole fort opportune, car je ne sais si les recettes augmenteront sensiblement, mais ce que nul ne contredira, c'est que les frais s'accroîtront au delà de toutes limites. La situation du personnel notamment — qui n'est aucunement responsable des vices de l'organisation — va devenir intolérable avec l'augmentation du prix de la vie. Or il est sans précédent qu'une administration publique ait cherché la réduction des dépenses dans une amélioration de l'organisme; elle ne connaît qu'un procédé, la surélévation des tarifs, à moins

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cependant que la bonne volonté de M. le ministre ne soit suivie d'effet. Ce serait aussi sans précédent.

Pour bien montrer que je n'exagère pas en disant que nous sommes le plus en retard des peuples civilisés en ce qui concerne le téléphone, par exemple, laissons parler une statistique — beaucoup plus éloquente que l'auteur de ces lignes.

Voici le nombre des téléphones par mille d'habitants en 1914 :

Aux Etats-Unis 110

(Nombre total : H.300.000.)

Au Canada 76

Au Danemark 58

En Suède 50

En Norvège 42

En Suisse 23

En Allemagne 20

En Angleterre 19

En France 8

(Nombre total : 310.000.)

En Russie 3

Ainsi il y a près de 40 fois plus de téléphones installés en Amérique qu'en France.

Comme conclusion : au lecteur, sans nul doute décontenancé par de tels chiffres, je poserai la question suivante : « Pensez-vous qu'un peuple handicapé par un tel retard puisse reprendre son rang sans de radicales modifications? »

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