ÏH ESPÉRANCES ET RÉALITÉS
Comparé à l'avenir du reste de la France, celui de Lyon apparaît comme une éclaircie brillante dans un horizon chargé de nuages, et je me fais un devoir d'admirer la peinture captivante qu'en a faite notre compatriote Moro (1).
Oui, tout ce qu'il nous montre, tout ce qu'il prévoit, tout ce qu'il espère sont des visions et des espérances légitimes. La nature a prédisposé cette ville à être un carrefour mondial de transactions, dont ses habitants ont su faire un foyer ardent de productivité.
Restent à trouver les moyens de réaliser ces conceptions. C'est ici que les espérances enthousiastes se heurtent fatalement aux froides réalités. Car il ne suffit pas qu'une ville développe de persévérants efforts pour que son action s'étende à tout le pays, si le reste du pays demeure dans la stagnation. La prospérité future de la France ne peut ^tre envisagée qu'avec un plan d'ensemble auquel tous doivent concourir. Le système des actions isolées, si énergiques qu'elles soient, restera voué à l'insuccès, non seulement parce que le bénéfice de l'œuvre des laborieux s'évanouira en se dispersant à travers la
(1) Le S alul public.
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tourbe inerte, mais avide de prébendes, des improductifs, mais encore parce que toute ville, dans notre République, étant une personne mineure, n'aura même pas le droit d'exécuter les travaux qui pourraient engendrer les avantages qu'elle entrevoit.
Mes compatriotes se forgent une félicité qui les ravit en pensant aux richesses minières repérées à leur porte, aux ressources hydrauliques qui les environnent. Mais dans combien d'années sera donné le premier coup de pioche du premier puits de mine en Dauphiné? Combien de temps couleront vierges encore les eaux des torrents et des fleuves avant que les lois à faire et les services compétents aient permis de violer leur libre cours!
Les Lyonnais voient comme dans un rêve les marchandises de l'Orient^ de l'Afrique, des deux Amériques traversant leur opulente cité pour gagner, par le Rhône dompté et canalisé, le Nord et l'Est de la France, la Suisse, le Centre de l'Europe; ils contemplent déjà un canal de navigation et des bassins fluviaux noirs de bateaux, formant une ceinture à chapelet sur la rive gaucbe du Rhône, entre Jonage et Feyzîn. Mais ils comptent sans les traditions du Service national des Ponts et Chaussées et les jalousies de leurs propres politiciens.
Qiflh veuillent bien jeter les yeux sur la série de démarches et de formalités nécessaires à l'éclosion de toute entreprise publique, qu'a énumérées récemment le journal VOutilloge (numéro du 28 mars 1918). Les voici dans leur ordre imposant :
1" Avant-projet de Tingénieur ordinaire;
2' Examen de cet avant-projet par l'ingénieur en chef:
3* Rapport de Tingénieur en chef au ministre des Travaux publics;
4* Renvoi devant le Conseil général des Ponts et Chaussées du dossier contenant l'avant-projet et le rapport de l'ingénieur en chef;
5* Le Conseil général des Ponts et Chaussées nomme un rapporteur;
6* Au vu du rapport, le Conseil général des Ponts et Chaussées discute, émet son avis et dresse un procès-verbal du tout;
7* Remise du dossier à TAdministration générale, nouvel examen, nouveau rapport;
8* Décision du ministre choisissant une des solutions et invitant les ingénieurs à soumettre Tavantprojet choisi à une enquête d'utilité publique;
9" Retour du dossier à l'ingénieur en chef;
10" Remise du dossier au préfet pour exécution de l'enquête;
11° Examen à la préfecture;
12* Arrêté préfectoral ordonnant l'ouverture de l'enquête de vingt jours;
13" Affichage et publication de l'enquête dans toutes les communes du département;
14° Ouverture du registre d'enquête;
15* Déclaration de clôture de l'enquête et réunion de la Commission;
16* Nomination d'un rapporteur;
17* Comparution des ingénieurs et des intéressés;
18* Au vu du rapport, la Commission examine, discute, émet un avis et le consigne dans un procèsverbal ;
19* Consultation de la Chambre do commerce; nouveau rapport, nouvel examen, nouvel avis;
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20* Lorsque le lieu des trayaux se situe dans la zone frontière, instruction mixte avec le ministre de la Guerre; nouvelles conférences, nouveaux rapports, nouveaux avis, nouveaux procès-verbaux;
21* Etablissement du projet définitif avec devis et plans;
22* Rapport de Tingénieur ordinaire relatant la marche suivie;
23* Rapport complémentaire de Tingénieur en chef;
24* Transmission du dossier au préfet;
25* Avis du préfet;
26* Transmission du dossier au Ministère des Travaux publics;
2T Renvoi devant le Conseil général des Ponts et Chaussées, réunion, nomination d'un rapporteur;
28* Au vu du rapport, le Conseil général des Ponts et Chaussées examine, discute, émet un avis et le relate en un procès-verbal;
29° Retour du dossier au Ministère des Travaux publics;
30* Préparation de la lettre d'envoi au Conseil d'Etat;
31° Remise du dossier à la Section des Travaux publics du Conseil d'Etat;
32° Cette section nomme un rapporteur;
33* Au vu du rapport, la Section des Travaux pu»blics du Conseil d'Etat examine, discute, émet un avis et dresse un procès-verbal du tout;
34* Renvoi à l'Assemblée pleinière du Conseil d'Etat, nomination d'un rapporteur;
35° Au vu du rapport, le Conseil d'Etat examine Qt discute;
il4 ou ALLONS-NOUS?
36" Retour au Ministère des Travaux publics;
37* Signature du décret par le ministre;
38" Signature du décret par le Président de la République;
39** Insertion au Journal officiel;
40" Transmission au préfet;
41" Transmission aux ingénieurs.
Si aucun grain de sable ne vient se jeter dans l'un quelconque de ces 41 rouages successifs, on peut espérer que la solution arrive au bout de quelques années; mais c'est une hypothèse purement théorique, car le projet reste à peu près toujours accroché quelque part, et alors!...
Puis se présente le cas le plus fréquent : celui où une loi doit intervenir; dès lors, il n'y a plus aucune Jimite à la durée, dont MM. les députés et MM. les sénateurs deviennent les maîtres absolus. Une autre cause de retards îndéfmis se présente quand l'œuvre intéresse plusieurs départements.
Qu'on veuille bien observer, en outre, que, dans le cortège pompeux de ces formalités bureaucratiques, 11 n'y a pas la moindre place réservée ni aux municipalités, ni aux intéressés qui auront à utiliser les travaux. Seule la Chambre de commerce, reléguée au 19« rang, a le droit de le regarder passer, après que tous les pontifes ont fixé autocratîquement les plans de l'entreprise.
Dès lors, les travaux pourraient être entrepris! Mais de nouveaux délais les guettent. Il y a d'abord les cahiers des charges à établir, puis les expropriations et les mises, en adjudications. Les mois s'ajoutent aux mois. Et lorsque, enfin, les premiers coups de pioche sont donnés, le public apprend par
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le Journal officiel que les crédits affectés à Tentreprise seront répartis sur une durée de dix, quinze, vingt ou vingt-cinq années. L'œuvre conçue par les pères sera achevée lorsque les fils auront des cheveux blancs.
Et ce n'est point notre sympathique maire, qui est membre du Parlement et qui fut ministre des Travaux Publics, qui pourra me démentir. Je lui prédis avec une assurance résignée que lui, si plein de vie, de santé, d'intelligence et de bon vouloir, dormira du dernier sommeil des administrateurs éminents et aura sa statue sur quelque place publique de Lyon, avant que ses aspirations ardentes au développement de notre cité, par l'exécution de grands travaux publics, ne soient satisfaites.
Dépinisant pessimiste! me criera plus d'un lecteur en achevant ces lignes. — « Mais non, réçondrai-]e, simplement réaliste. » Car il ne faudrait pas avoir suivi des séances de la Chambre, dont ces questions sont le moindre souci, ou les réunions du Congrès du Génie civil, dont tous les rapports étaient des lamentations sur cet état de choses, pour conserver la moindre illusion. Aucun de ceux qui président à nos destinées, aucun des fonctionnaires qui décident de nos entreprises publiques, aucun grand établissement de crédit n'ont manifesté la moindre velléité de modifier leurs méthodes.
Alors, concluez.
Je dois reconnaître, cependant, que le Gouvernement français a pris un jour une excellente mesure. Frappé des sources de richesses qu'engendrait chez un penple étranger l'industrie du coton, il a pensé que le meilleur moyen de le concurrencer était de
filer un textile indigène, et il choisit le lin. En conséquence, un décret parut dans le Journal Officiel, promettant 1 million à l'inventeur du meilleur mode de filature : le décret est rédigé en trois articles :
« !• Il sera accordé 1 million à l'inventeur, de quelque pays qu'il soit, de la meilleure machine à filer ;
« 2" Cette somme est mise à la disposition du Ministre de l'Intérieur ;
« 3" Le présent décret sera traduit dans toutes les langues. »
Deux mois après, un certain Philippe de Girard prenait un brevet qui résolvait le problème.
Seulement, ce décret ne date pas de 1917, mais de 1810, et il n'est pas signé Sembat ni Violette, mais Napoléon, Empereur des Français. Simple souvenir.
Mais le vent des rêves heureux souffle où il lui plaît. Il n'est pas impossible que des Lyonnais d'aujourd'hui songent encore que les temps vont revenir où des gestes aussi féconds s'accompliront de nouveau.