V. RELIGIONS DE L'iNDE
triyà) ou gens du commun (vaiçya), ne se passent pas du concours des brahmanes dans les actes les plus importants de la vie religieuse, parce que le savoir professionnel y paraît nécessaire. [Et c'est pourquoi le vieux recueil du soma (Rigvéda) contient des pièces relatives au mariage et aux funérailles]. Bien plus, le simple rituel quotidien ou de quinzaine (banquets funèbres) ne demeure pas tout entier en dehors de la magistrature des brahmanes : maîtres du grand culte, chapelains des rois, gardiens des hymnes et des formules, parlant une langue désormais inintelligible, lettrés, légistes, théosophes, les brahmanes deviennent des êtres sacrés, les meilleurs « réceptacles d'aumônes » et, comme ils disent, les dieux d'ici-bas.
Ils sont les maîtres de la communauté aryenne, qu'on peut désormais appeler communauté brahmanique ; il leur appartient d'initier à la vie religieuse (et sociale) les fils des kshatriyas et des vaiçyas. — Quant aux autochtones, quant aux« faillis» (patita), déchus de leurs droits religieux et sociaux par quelque faute, quant aux métis nés d'un mariage irrégulier, le prêtre les regarde en principe comme des étrangers; mais il y eut de bonne heure des cérémonies pour « rendre la caste » ; sans doute, elles servirent aussi à des autochtones, aux« sans-nez »et« sansdieux » des plus vieux textes. C'est la condescendance du brahmane qui, de nos jours encore, transforme en « caste», cellule de la « société respectable », un clan sauvage des monts Vindhyas, et qui détermine le rang des castes.
Comme ils ont rédigé le rituel domestique (qui aussi bien était à eux comme à tous les Aryas), les brahmanes (pour mieux dire certaines écoles brahmaniques) ont aussi rédigé et arrangé la vieille magie. De ce travail est sorti le quatrième Véda, et de loin le plus jeune, l'Atharvaveda, farci de mystique, mis artificiellement en relation avec le panthéon et le rituel du Rigvéda dont il contient beaucoup d'extraits. On y reconnaît « un fonds original de prières ou de formules liturgiques correspondant à des rites très anciens de propitiation et d'imprécation, de conjuration, de guérison et d'exorcisme, de bénédiction, de purification, d'expiation, d'incantation et d'envoûtement. Ces rites, moins somptueux que les sacrifices qui sont l'objet prin-
cipal des autres Vedas, plus à la portée de tout le monde et, par là seulement, d'un caractère plus populaire... constituaient un culte distinct, analogue au culte domestique, mais bien plus que celui-ci aux mains des brahmanes, de confréries de prêtres conjureurs et sorciers, qui, à tort ou à raison, se réclamaient d'Atharvan, de Bhrigu, d'Angiras, des plus grands parmi les patrons mythiques de la caste sacerdotale (1).»
Les brahmanes se firent toujours tout à tous. — Ils rédigèrent en sanscrit le Mahâbhârata, vieille épopée populaire dont une légende essentielle (mariage polyandrique des cinq héros) est très peu aryenne (voir § 26). Ils y mirent infiniment de morale et de philosophie, de mythologie archaïque, mais y adorèrent des dieux étrangers à la tradition sacerdotale, des dieux populaires, Çiva et Krishna (Vishnou). — Un brahmane ne peut pas, sans perdre sa caste, officier pour un sans-caste ou pour une idole : ce sont cependant les brahmanes qui écrivirent les Purânas et les Mâhâtmyas, épopées mythologiques et religieuses célébrant les dévotions, même idolâtriques, et les pèlerinages (voir § 26). Et les Tantras, où dominent l'érotisme, la polycéphalie divine, la magie, sont aussi plus ou moins brahmaniques : leurs auteurs ont cependant conscience de la rupture avec la tradition : « Il y a, disent-ils, deux révélations, la védique et la tantrique. »
7. A l'exception des documents bouddhiques et jaïnas (voir § 30 et suiv.), qui sont d'ailleurs aristocratiques et stylisés, mais relèvent de traditions plus ou moins antibrahmaniques (hostiles au sacrifice), tous les renseignements que nous possédions sur l'Inde antique sont,ou d'origine brahmanique, ou rédigés, compilés et adaptés par les brahmanes. Nous ne voyons l'Inde qu'à travers les brahmanes, et on se demande si l'image n'est pas déformée, si du moins les couleurs ne sont pas altérées ?
Pour répondre judicieusement à cette question, il faut tenir compte de la profonde influence que la caste savante a exercée, et aussi de sa capacité illimitée d'absorption,
(1) Barth, Journal des savants, juin 1908; tiré à part, p. 33.