V. RELIGIONS DE L'iNDE
presque illimitée d'assimilation. Toutes les fantaisies religieuses, mythologiques, gnostiques, rituelles que lTnde fertile a produites, ont été promues, tôt ou tard, à l'honneur de la littérature sanscrite, c'est-à-dire ont été admises à l'orthodoxie, qui n'est intransigeante que sur le chapitre de la prééminence des brahmanes (Senart) ; et inversement tout le paganisme de la péninsule, ou peu s'en faut, porte la marque plus ou moins visible, plus ou moins profonde, des « dieux de la terre ». Donc, presque toutes les croyances, même les sauvages, ont laissé des traces dans les livres sanscrits, et la couleur brahmanique que ces livres donnent à l'Inde n'est pas complètement fausse, puisque l'Inde, en fait, est brahmanisée (voir ci-dessous § 28 et 29). — Pour sacerdotales, ou aristocratiques, ou théologiques qu'elles soient, nos sources peuvent être utilisées, sinon avec confiance, du moins avec succès, car Alberuni, le plus ancien des indianistes, ne se trompe pas beaucoup en disant : « Le principal et l'essentiel dans la pensée de l'Inde est ce que les brahmanes pensent et croient, » et il conclut : « C'est ce que nous expliquerons, la croyance des brahmanes (1). »
8. Mais le programme d'Alberuni ne peut être le nôtre. Pour peu que nous soyons « sociologues », après avoir étudié le brahmanisme, l'Inde lettrée, nous accorderons une part de notre attention à cet autre facteur de la civilisation indienne que Garrez appela spirituellement le « çoudrisme », croyances, mœurs, imaginations, sensibilité des cadras, castes inférieures, sans-castes, demi-noirs et demi-sang. La plante brahmanique a grandi sur le tuf çoudrique.
La religion populaire des âges abolis n'a laissé, il est vrai, que des traces dans la littérature, des vestiges dans les monuments archéologiques ; mais n'est-il pas probable que l'Inde contemporaine peut suppléer à ce manque d'information, confirmer ou redresser les hypothèses suggérées par les textes ? L'idolâtrie, la nécrolâtrie, l'évliémérisme, les institutions animirtes et autres de l'Inde dravidienne ou hindoue des temps modernes, sont, à n'en pas douter,
(1) Alberuni s India, trad. by Sachau, t. i, p. 39.
choses très anciennes. Et si de bons esprits cherchent à utiliser, dans l'étude des Hellènes ou des Sémites, les renseignements ethnographiques d'un peu partout, à plus forte raison l'indianiste étudiera-t-il le présent de l'Inde : « Pour connaître, comprendre et revivre le passé, il faut avoir si peu que ce soit vécu le présent qui en vient et qui seul peut rendre, par réflexion ou par écho, la couleur ou la voix de ce passé qu'il continue (1).»
Surtout l'indianiste tâchera d'éclairer les recueils les plus anciens, et on peut dire préhistoriques, par les traditions plus récentes, le Véda et la littérature sacerdotale par l'Épopée, par le bouddhisme. Tâche délicate, car les siècles, même dans l'Inde, ont leur physionomie (Barth) et beaucoup de témoignages indigènes et étrangers, littéraires et iconographiques, révèlent de profondes transformations ; tâche indispensable, car il y a bien des ponts entre les « périodes», entre les divers milieux intellectuels ou religieux (castes, sectes, écoles).
A l'étude des réalités, soit de l'époque contemporaine^ soit des époques richement documentées, le sens historique ne peut que gagner. Peut-être fit-il défaut aux orientalistes d'antan, et Darmesteter leur reproche d'avoir créé un orientalisme livresque, un « Orient de manuscrits» (2).. Reproche injuste, car les liturgies et leur exégèse officielle, les scolastiques, les codes de la vie laïque et religieuse, ne sont-ce pas là des données vivantes ? Les fondements solides de l'indianisme seront toujours dans lesmanuscrits. Homère est une meilleure source que Pausanias pour l'étude des temps homériques. Mais l'indianisme doit être très compréhensif. Il ne faut pas reconstituer, sur des témoignages insuffisants et choisis, des modes de penser et de vivre invraisemblables (âge d'or védique ou bouddhique), trop éloignés des faits observés à la pleine lumière de l'histoire. Il faut reconnaître que la mythologie comparée, naguère source principale de la préhistoire religieuse, s'est perdue dans les arcanes de l'étymologie, et, sans mettre en doute l'importance manifeste des mythes
(1) Darmesteter, Critique et politique, p. 204.