‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 119 sur 239 · Il faut écarter deux hypothèses également erronées · texte numérisé non relu

Il faut écarter deux hypothèses également erronées

La première, celle d'un âge d'or védique, de « l'idylle aryenne », n'est plus à la mode. — Depuis Bergaigne, on ne considère plus les hymnes du Rigvéda « comme l'œuvre de quelques chefs de famille ou de tribu, se livrant, parmi je ne sais quels rites laïques, à des effusions d'enthousiasme devant l'aurore naissante, ou au bruit de l'orage grondant dans le ciel» (Bergaigne) (1). Le Rigvéda est surtout composé de mantras, «eulogies» et formules rédigées par des professionnels à l'occasion du sacrifice solennel.

D'autre part, vers 1880, « il était de mode de traiter l'Atharvaveda de relativement moderne, non seulement quant à la forme, mais aussi et surtout pour le fond. » M. A. Barth fut le premier à montrer que « les superstitions bizarres, les charmes, les incantations dont il est plein, » sont, à l'égard du Rigvéda, « des documents d'un culte parallèle et différent, » de rang inférieur, non pas « des corruptions de la pure antiquité védique. »

Donc le Rigvéda n'est ni la bible indo-européenne, ni l'expression naïve de la piété des pasteurs âryas; et l'Atharva vaut pour les temps reculés de l'Inde sanscrite.

La deuxième erreur est plus spécieuse, étant récente. — On refuse tout sentiment vraiment religieux aux poètes du Rigvéda, aux plus anciens brahmanes, interprètes un peu raffinés de la piété aryenne, parce qu'on explique le Rigvéda et le védisme en fonction des livres d'exégèse rituelle (Brâhmanas, § 5), ouvrages professionnels et scolastiques, postérieurs de plusieurs siècles, inspirés par un ritualisme athée et magique. — Bergaigne disait : « La religion védique a subi une évolution notable entre la période des hymnes vraiment anciens et celle des Brâhmanas, bien que les futurs égarements de la spécula-

il) Pour toutes les références des § 12 et 13, voir la Bibliographie.

tion liturgique apparaissent déjà en germe dans les conceptions les plus authentiques des Rishis [poètes, voyants védiques]. Les dieux destinés à devenir [dans les Brâhmanas] de simples noms, sont vivants dans cette poésie [du Rig]; ils sont aimés en somme et même respectés en dépit de l'action quelque peu tyrannique que leurs prêtres prétendent exercer sur eux par le sacrifice. L'esprit des Brâhmanas est tout autre.» — «Quelque continuité qu'on reconnaisse à la tradition, il faut avouer que des Hymnes aux Brâhmanas, il s'est fait de grands changements. La liturgie n'est plus la même, bien qu'elle se compose des mêmes matériaux, [bien qu'il y ait du « chrémathéisme » (1) dans le vieux rituel,] et les dieux non plus ne sont les mêmes » (Barth).

Mais cette évolution régressive, « cette longue décadence du sentiment religieux entre les poètes [Rigveda] et les docteurs de la religion védique [Brâhmanas] » paraît surprenante et inadmissible à des esprits prévenus, et on parle des Védas en général comme si l'esprit du Rig ne différait pas de celui des Brâhmanas : « La religion des Védas, mieux connue, nous apparaît aujourd'hui comme une magie très savante ; le sacrifice est une opération destinée à introduire le fidèle dans la communion des dieux... Rien de plus sec, de plus brutalement mécanique que cette religion et que ce culte » (S. Lévi).

Appréciation trop peu nuancée des Brâhmanas même ; — et d'ailleurs le processus qui, dans l'école, a lentement vidé les rites et les formules de l'esprit ancien, est attesté par les textes, et s'explique aisément. Pour les poètes du Rig, l'offrande est souvent pur hommage, généralement un échange (do ut des). Dans des passages qu'on n'a aucune raison de tenir pour particulièrement anciens, l'offrande, nourriture des dieux, devient nécessaire à la divinité et à l'ordre universel : on comprend à merveille que les prêtres aient, aux dépens du panthéon et de la piété, développé la

(1) Chrémathéisme: considérer une chose comme divine ou comme Dieu, mais dans des circonstances spéciales (par exemple, les instruments du sacrifice pendant le sacrifice). Le mot est de M. Barth.

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