V. RELIGIONS DE L'iNDE
nouveaux philosophèmes trouvent point d'appui et réagissent sur les tendances ascétiques (qui sont bien peu védiques) et sur la croyance à la transmigration (qui probablement n'est pas même aryenne).
1° L'individualité des dieux indo-iraniens et âryoindiens (polythéisme anthropomorphique) alla s'effaçant dans la tradition sacerdotale. Elle est déjà très réduite à l'époque de la rédaction du Rigveda, où il ne faut pas chercher, comme on a fait, de la « mythologie en formation )), mais de la philosophie et du ritualisme en progrès. — Les épithètes et les attributs professionnels des dieux deviennent vulgaires; le dieu qu'on invoque, et on les invoque et convoque tous au sacrifice, est le plus grand des dieux (kathénothéisme). Les poètes posent nettement le problème de l'origine du monde, dépassent le polythéisme naturaliste, s'écartent du monothéisme moral qu'ils entrevoient (Varuna). Le dieu souverain sera une divinité solaire (mythologique), plus souvent un être de raison plus ou moins dégagé du mythe, par exemple le Temps, le Désir, Prajâpati — le « maître des générations », le « maître des créatures », le « grand père », qui est le père et le chef incontesté des dieux dans les Brâhmanas, — • enfin Brahman.
2° Le ritualisme tend, dans certains milieux, à supprimer la théologie. Les Brâhmanas « ont été dans une large mesure la raison d'être de la caste sacerdotale, et, pendant une longue période, ils semblent avoir formé le plus clair de ses croyances » : or, dans cette symbolique du sacrifice, les dieux (à une exception près, voir § 25) et Prajâpati ne sont plus des êtres souverains et vivants : « le culte n'est plus le service de puissances supérieures, ni l'offrande un repas présenté aux dieux, auquel le fidèle participe afin de communier avec eux et d'obtenir un jour le ciel : c'est un drame divin, opérant et valant par lui-même, qui est la condition même de l'ordre des choses et où les dieux sont acteurs presque au même titre que les hommes (1). » L'avenir n'appar-
(1) Barth, Journal des Savants, juillet 1900, p. 51-52 du tiré à part.
tient pas à cette spéculation athée et barbare ; mais on ne peut pas dire qu'elle ait été inutile; pour sa part elle contribue à déplacer l'axe de la vie religieuse (ci-dessous 3°) . et elle aboutit aux Upanishads (§ 20).
3° On a mis tant de cosmologie et de mystique dans le sacrifice qu'on le croit capable de produire des effets surnaturels dans l'homme qui en recueille les fruits : « Son objet immédiat est bien encore l'obtention de toutes sortes de biens, mais en même temps cet objet... est transcendant : le rite fait du sacrificateur, comme de la victime du reste, un être non seulement sacré, mais divin, le transporte ipso facto dans le ciel, et l'y fait vivre, tant que le mystère dure, de la vie des dieux (1).» C'est dans les Brâhmanas qu'on rencontre pour la première fois l'idée, l'espérance et une technique de la déification (qui est ici une théurgie); il y aura désormais beaucoup de théosophie, une perpétuelle hantise du surnaturel et du transcendant dans les philosophies et les dévotions. — A la déification par le rite se coordonne, ou s'oppose, la déification par l'ascétisme (yoga§ 19) et par la« science» ou gnose (§ 20).
19. Le yoga — pratiques et théories pénitentiaires et extatiques — est ancien. Le Rigveda, étranger d'ailleurs à l'ascétisme, signale « le muni [solitaire] aux longs cheveux, le silencieux extatique et aux trois quarts fou de la littérature postérieure (2), » ancêtre du yogi ou du fakir contemporains. Les origines du yoga sont peut-être dans la sorcellerie et la magie, autochtones ou aryennes. En effet, par la mortification (continence, jeûne, etc.), par divers procédés techniques (fixité du regard, suspension ou réglementation du souffle, etc.), l'homme-mcdecine des sauvages entre en relations avec les esprits, ou acquiert, ipso facto, les pouvoirs magiques. L'hypnose, souvent jointe à la pénitence proprement dite, est en soi chose surnaturelle.
Quoi qu'il en soit, l'ascétisme fut, avant même l'époque des Brâhmanas, accueilli dans la tradition du soma : la consécration (dîkshâ) qui précède le sacrifice dans le rituel complètement développé, en est une preuve suffisante.
(1) Barth, Journal des Savants juillet 1900, p. 51-52 du tiré à part.
(2) Barth, Religions of India, p. 34.