V. RELIGIONS DE i/lNDE
aux horreurs de la« remort)). La spéculation philosophique et la liturgie ont, chacune à sa manière, dégagé la notion de l'Absolu, du Permanent , « en dehors duquel il n'y a que souffrance » : la vie ou, pour parler plus ambitieusement, mais exactement, l'existence contingente, est considérée comme douloureuse en soi. Ainsi que nous l'avons dit, on se flatte d'y échapper, de « passer au-dessus du soleil, qui est la mort, » par une mainmise sur le transcendant, par le sacrifice, par la continence et la pénitence, par la connaissance de Brahman.
La carrière mystique n'est donc pas dans l'Inde, comme elle est ailleurs, une vocation d'exception, mais, pour tous, une nécessité de salut. — Le développement des ordres religieux, notamment ce que nous savons des origines bouddhiques, témoigne de l'ardent désir d'immortalité, de « délivrance de la transmigration », qui travaillait cette société.
23. Les doctrines du Vedânta et du Sâmkhya, qui nourrissent l'Inde savante depuis peut-être trois mille ans, sont logiquement athées. — Nous savons ce que les doctes pensent des dieux, déchus de l'immortalité que les Indoeuropéens, Homère et les poètes védiques avaient adorée. Pour l'Être suprême, quelques-uns le nient ou l'ignorent; les autres veulent qu'il soit impersonnel, « non qualifié ». Le sage, le liturgiste, le pénitent est le seul artisan de son salut, de son nirvana.
Cette pensée, à la fois rationaliste et très mystique, a été vigoureuse et rigoureuse. De certaines Upanishads aux pandits contemporains, la scolastique — disons : la moitié de la scolastique — accepte tout au plus un pâle déisme, dissimulant fort mal l'être universel, ou, chez les dualistes, une sorte de démiurgisme, l'existence d'une âme plus pure et plus savante que les autres.
Toutefois la scolastique n'est jamais athée à la manière occidentale. Pour un strict moniste, rien n'existe que brahman, « l'unique sans second » ; donc le moi (âtman = self) est Brahman, et Brahman tout entier puisqu'il est indivisible. Cependant le particulier, « les noms et les formes » existent illusoirement, en fait sinon en droit, — mon âme, les âmes, les choses, le mérite et le démérite, la rétribution,
les dieux, un dieu souverain (Brahmâ). Telle est la « vérité fausse », la vérité expérimentale, vraie aussi longtemps que le sujet demeure dans l'expérience, c'est-àdire dans le tourbillon des renaissances. Elle disparaît quand il prend conscience définitive de son identité avec Brahman, bonheur réservé à de rares élus après de longs efforts.
24. Cependant, en fait, les brahmanes sont très souvent des adorateurs dévots de divinités personnelles, concrètes et très vivantes, Rudra-Çiva, Krishna, etc. Ces divinités ne dérivent pas de la vieille mythologie aryenne — car les dieux du Véda sont embaumés dans le rituel et le noble Varuna est bien oublié — ni de la spéculation, à peine capable de créer un monothéisme abstrait. Ne doutons pas qu'elles ne sortent de la dévotion populaire.
Il n'est pas certain que la doctrine de la transmigration soit, comme j'aime à le dire, la transposition brahmanique de la croyance sauvage aux réincarnations ; mais toute l'enquête paraît établir que la pensée brahmanique, engagée à fond dans la théosophie rationaliste, ne s'est mêlée de dévotion, ne s'est annexé une dévotion, que sous la pression irrésistible d'une croyance extra-brahmanique d'origine et, pour une bonne part, étrangère à la tradition aryenne.
On a dit et répété que les brahmanes, pour assurer leur empire ébranlé par le bouddhisme, auraient feint d'adopter les croyances populaires. Rien de moins « indianiste » que cette manière de voir; — les brahmanes ont cru, avec des raffinements de philosophes, ce que tout le monde croyait autour d'eux, et, tout naturellement, sont devenus les prêtres des dieux à la mode ; — si on l'accepta, c'est parce que, d'une part, les brahmanes sont en effet opportunistes, parce que, d'autre part, on se méprit sur la valeur exacte des systèmes athées du Vedânta, du Sâmkhya, du bouddhisme. Ces systèmes sont essentiellement mystiques ; l'appareil dialectique dont ils s'enveloppent fait illusion ; ce ne sont pas des traités sur la nature des choses, mais plutôt des introductions intellectuelles à la vie méditative ou extatique. — Il faut d'abord comprendre l'irrémédiable confusion qui règne dans ces cerveaux,