V. RELIGIONS DE L'iNDE
et pour la comprendre, pour admettre que le pandit est, en même temps et avec la même bonne foi, athée et dévot, nihiliste et moral, idéaliste et fétichiste, il faut la lecture des textes. C'est ce qui rend si ingrate, et si inutile, la tâche de Thistorien des religions de l'Inde.
25. Rudra-Çiva est le premier dieu « hindou », nonvédique, qui s'imposa à la terreur et à la piété des castes sacerdotales.
Dans cette littérature du rituel (Brâhmanas) où nous avons constaté « le travail lent et général de déformation et de décomposition qui a porté sur tous les anciens dieux, leur a enlevé toute leur substance, et en a fait comme des ombres vaines, » apparaît, en dehors des cadres, « le formidable Rudra, avec lequel on ne joue pas [comme avec les autres dieux, au jeu des rites et des formules], et qui a gagné ce que les autres ont perdu (1). » — Le Rigvéda n'accordait à Rudra que trois hymnes entiers, et le vieux culte le traitait plutôt en démon qu'en dieu. Et, en effet, ce n'est pas un « ouranien » comme les autres devas, ce monstre au ventre noir et au dos rouge, archer formidable au bétail et aux hommes, dieu de la fièvre, de la forêt, de la montagne où circulent ses bandes de Rudras, « hurlantes, contre-hurlantes, co-hurlantes, sifflantes, carnassières, » (car Rudra est un et multiple), « dieu très puissant pour le bien, quand il consent à le faire ou, seulement, à ne pas faire de mal, mais avant tout sinistre, armé de toutes les terreurs, formé, comme il est dit dans un Brâhmana, de toutes les énergies redoutables des autres dieux (Barth). » — Déjà le Rigvéda affecte de le traiter en ami, et lui accorde le qualificatif de complaisance, Çiva, « le Propice », sous lequel il fera si haute fortune.
Dès la fin du deuxième millénaire avant J.-C. (hymnes à Rudra ?) les brahmanes devaient tenir compte de la croyance générale ; lorsque, plus tard, ils s'y associèrent pleinement, il se fit que le panthéisme impersonnel des théosophes se teinta de çivaïsme, et que, par un effet con-
(1) Barth, Journal des Savants, juillet 1900, p. 50 du tiré à part.
traire, le çivaïsme subit des transformations brahmaniques : il fut, pour quelques-unes de ses branches, moralisé et spiritualisé.
Dans certaines Upanishads et dans le Mahâbhârata, Çiva ou le « grand dieu » (Mahâdeva) n'est pas un « vrai absolu », tel Brahman exempt de pensée et de qualités; il est encore moins un démiurge vaguement providence, comme Brahmâ. Çiva est un Dieu-Tout, ayant « noms et formes, » et un Seigneur, « maître de ses bêtes » qui sont les âmes, comme il était d'ancienne date le « maître du bétail. » On peut dire de lui ce que le penseur rigvédique disait du « Mâle ancien, » l'Être primordial, que tous les êtres sont un quart de sa personne, et qu'il dérobe au ciel, dans l'immortalité, les trois -quarts : « En voyant le seigneur, le bon et adorable dieu, qui seul surveille toute matrice, en qui tout tombe et se dissout, l'homme arrive à la paix éternelle. Puisse-t-il celui qui est la source de tous les dieux, le seigneur universel, Rudra, le grand sage, le témoin de l'apparition de l'univers, puisse-t-il nous illuminer... Personne ne le voit avec l'œil. Immortels deviennent ceux qui, dans leur cœur et leur pensée, le connaissent comme demeurant dans le cœur. »
Rudra-Çiva est un dieu païen (symboles ou formes, le phallus, le taureau, etc. ; acolytes suspects, les « troupes » (gana) dont Ganeça, à tête d'éléphant, est le chef); et le paganisme, avec lui ou après lui, entre par étapes dans la littérature brahmanique, dans la sphère que le brahmane administre. Non pas seulement le paganisme local, qu'on soupçonne à travers le Véda, et qui subsiste inchangeable (déités des champs, carrefours, cimetières, arbres, idoles), mais encore le paganisme des pénitents irascibles, et surtout la voluptueuse et cruelle dévotion des « grandes déesses» (mahâdevî) épouses du « grand dieu, » la Noire, l'Inaccessible (Durgâ), la déesse des monts Vindhyas, la fille de l'Himalaya, les mères et les étranges vierges que sont les kumârîs (jeune fille) : l'une d'elles a donné son nom au cap Comorin. — Le caractère non-âryen, dravidien ou himâlayen, de plusieurs de ces déités n'est pas contestable.