‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 129 sur 239 · V. RELIGIONS DE L INDE · texte numérisé non relu

V. RELIGIONS DE L INDE

Rudra dans la tradition védique : son culte n'est pas attesté avant le Mahâbhârata, et encore ne domine-t-il pas dans les parties réputées les plus anciennes. Le Krishna épique est un demi-dieu, un héros militaire, cruel, sinistre, de moralité douteuse ; on a parfois l'impression que le poète ne voit en lui qu'un homme, d'ailleurs très mythique et surhumain. Plus tard (?),Krishna est bucolique, amoureux et frivole (Purânas). Sans qu'on sache comment ou pourquoi les brahmanes reconnurent dans ce dieu tribal une incarnation de Vishnou, et, par un processus peut-être dépendant de cette identification, Vishnou, dieu védique du second ordre, mais dieu solaire, capable de profiter du syncrétisme solaire qui est endémique, devint une hypostase ou un nom de l'absolu (brahman).

Identifié à Krishna, Vishnou est désormais la Providence qui se manifeste, le dieu aux avatars, ou « descentes», tantôt intégrales, tantôt partielles. Au vieux mythe qui le représente en Nain (conquête de l'univers en trois pas) s'ajoutent les manifestations démiurgiques dont Prajâpati était le héros (tortue, sanglier, mythes de déluge), puis les légendes héroïques. De même qu'il s'est incarné en Krishna pour décharger la terre du lourd fardeau des hommes (massacres du Mahâbhârata) et pour relever la religion qui décroît (Bhagavadgîtâ), de même il s'est incarné en Râma-à-la-hache pour délivrer les brahmanes du joug des nobles, en Râma pour détruire le démon Râvana (Râmâyana), en Bouddha pour perdre les méchants sans remède en prêchant l'hérésie, etc.^ Dieu à biographie, Vishnou aura une épouse céleste; Çrî, c'est-àdire Fortune, déesse non-védique, mais, ainsi que toutes ses homonymes, très populaire et fort ancienne.

27. La moralité et le rationalisme qui caractérisent la tradition des Upanishads et des livres juridiques, comme la tradition des bouddhistes, se reflètent dans la dévotion krishnaïte, râma'ïte, bouddhique, çivaïte. D'où des couvents, des sectes ou confréries, parfois des apôtres, une religion très pure, une vraie religion que les Anglais appellent « Higher Hinduism. » L'expression peut-être définitive de cette religion se trouve dans la Bhagavadgîtâ, une Upanishad tardive qui a trouvé place

dans le Mahâbhârata. Krishna, Dieu incarné, à la fois nirâkriti, sans forme, et narâkriti, de forme humaine, exige l'amour du fidèle ; il ne fait pas distinction de caste ou de sexe : « Je suis le même pour tous les êtres ; je n'en aime aucun; je n'en hais aucun ; mais ceux qui me servent avec dévotion, ils sont en moi et je suis en eux ; » il prêche le « renoncement à l'acte, » c'est-à-dire l'accomplissement des devoirs imposés par la caste, la morale, la religion, mais en parfaite quiétude, en parfait abandon en Krishna : « Quel que soit ton travail, ton repas, ton sacrifice, ton aumône, ta mortification, fais-en une offrande pour moi. » Méditations sur l'être universel, pénitences, sacrifices ne sont pas mauvais, mais la dévotion (bhakti) vaut mieux ; Krishna, le Seigneur ou Bienheureux (Bhagavat), en est le meilleur obiet; il en sera la récompense (voir § 40).

Les écoles qui, au cours des siècles, creusèrent cette théologie, ont rencontré de très belles idées ; souvent elles se heurtent à l'impossibilité de concilier une piété profonde, exigeante, éclairée (distinction du fidèle et du dieu) avec la vieille tradition du panthéisme, si puissante sur le tempérament hindou. L'école du Sâmkhya théiste (ou du Yoga) se dérobe à cette tradition ; et les écoles du monisme (advaita : non-dualité, voir § 20) créent des systèmes de monisme mitigé (« non-dualité différenciée »)r dont il ne faut contester ni la valeur doctrinale, ni le succès.

28. N'oublions pas que la dévotion (bhakti) — comme l'ascétisme, le respect des êtres vivants, la spéculation philosophique, comme toutes les idées exploitées par les brahmanes — aboutit fréquemment à l'absurde : 1° le nom du dieu, prononcé même dans un blasphème, assure le salut ; 2° l'amour du dieu pour les âmes est symbolisé par les amours du bucolique Krishna et des vachères ; 3° le guru, ou maître spirituel, devient trop souvent une idole vivante, un avatar; etc. — « l'unique nécessaire étant une dévotion aveugle, passionnée à un dieu personnel, moins que cela, à un nom, à une image. » — Et« l'Inde, qui avait peut-être dépassé Parménide avant que n'existassent les poèmes homériques, étale de nos jours, même dans les cen-

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