V. RELIGIONS DE i/lNDE
très les plus éclairés, un fétichisme qui n'a de parallèle que chez les nègres de Guinée (1). »
N'essayons pas d'apprécier les services que les apôtres de la piété solide et raisonnable (Râmânuja, Râmânanda, Tulasî Dâs, etc.) ont rendue la religiosité païenne et passionnée de l'Hindou. Suivant les époques et les lieux, les résultats de leur propagande ont été très différents, et depuis deux mille ans qu'elle se poursuit (Bhagavadgitâ, grand véhicule bouddhique, voir §33), cette propagande a eu sans doute bien des flux et des reflux. A en croire M. Griarson, le Gange moyen est de nos jours vrai-
(1) Barth, Religions of India, p. 252.— Signalons d'après A. Barth, ibid., quelques traits importants de l'hindouisme contemporain. — ■ Deux dominantes de la vie religieuse, la secte et les grands cultes (temples de renom et fêtes). Tout Hindou est membre d'une secte, locale, régionale, sporadique, qui se rapproche de la caste sans se confondre avec elle, et dont le caractère saillant est l'adoption d'une divinité d'élection, vishnouite, çivaïte, mâle ou femelle. (Les Çâktas sont les adorateurs professionnels des çaktis « énergies (femelles) » des dieux ; ils sont « de la main droite » ou « de la main gauche, » suivant l'étiage de l'érotisme). L'Hindou porte sur le front la marque de son dieu, possède le mantra ou formule de sa secte. — Dans les pèlerinages et dans les fêtes, toutes les sectes et presque toutes les castes fraternisent. Les grands temples, qui sont des villes, et Bénarès, qui n'est qu'un temple, ont des autels et des prêtres pour toutes les divinités : et c'est justice, car toutes ces divinités ne sont que des formes de la même puissance infinie. Tous les Hindous célèbrent le carnaval krishnaïte de mars (Holî) avec ses jeûnes et abstinences en l'honneur des morts, la fête bengalie de Durgâ, épouse de Çiva ; les représentations dramatiques de Râma et Sitâ (Râmâyana); le huitième jour de la naissance de Krishna. A la fête des lampes, qu'on abandonne aux rivières, les uns invoquent la civaïte « grande déesse », les autres Lakshmî (Lakme), épouse de Vishnu. — On connaît le temple de Jaganntâha (Vishnou, « Protecteur du monde »), avec ses 20.000 prêtres, hiérodules, etc., ses 300.000 pèlerins, sa procession, moins sanglante qu'on ne le dit, etc. ; Bénarès, lotus du monde, 2.000 sanctuaires, 500.000 idoles, «Jérusalem de toutes les sectes de l'Inde ancienne et moderne ; » le Gange, dont Strabon connaît la sainteté, qu'invoque le Rigvéda, dont on transporte l'eau sainte à d'effrayantes distances, où jadis les rois se noyaient pieusement qu'imitent encore de bonnes gens. Le lecteur est moins familier" avec des centaines de temples, de gués, d'étangs, qui attirent des millions de clients. On dit que cent mille personnes se rendent tous les ans à Gâyâ pour prier pour les morts, et cette habitude date au moins du vie siècle.
ment religieux (Râmaïsme); Monier Williams assure que les Hindous adorent Dieu en esprit, s'ils ne l'adorent pas en vérité. Admettons que les rites fétichistes sont susceptibles de bénigne interprétation ; qu'il y a sous la polylâtrie un monothéisme obscur; que les Hindous sont rarement dépourvus des notions essentielles : toute-puissance et toute-bonté de dieu — même de l'horrible Durgâ, buveuse de sang et qui piétine des cadavres — péché, purifications et pénitences, paradis; mais les doctrines, en dehors des cercles lettrés et puritains, sont confuses et troubles. 29. Les brahmanes ont donné au çivaïsme et au vishnouisme des théologies ; mais, en dehors d'élites, d'ailleurs nombreuses, ces théologies n'ont pas éliminé ou redressé les croyances païennes : trop panthéistiques, trop mystiques, elles sont vraiment insuffisantes. Mais elles ont enrichi et souvent ennobli le paganisme.
La « vie brahmanique », la vieille règle religieuse et domestique héritée des Aryas, a exercé une influence plus grande que la spéculation. — A première vue, on pensera que si l'Inde est, de nos jours, partout ou presque partout brahmanisée, c'est surtout en ce sens que les brahmanes président au culte (pâjâ) des idoles et des temples, qu'ils participent à des cérémonies païennes, malgré la défense formelle de leurs codes. La différence entre le sauvage (« animiste » des statistiques) et le brahmanisé (« hindou » des statistiques) résiderait surtout dans le respect du brahmane ; dans la fidélité à quelques règles auxquelles tiennent les brahmanes : respect de la vache, mariage des enfants, pureté de la caste; dans le culte nominal de Vishnou ou de Çiva remplacés souvent par le porc (Vishnou en avatar de sanglier), par la pierre ammonite (çâlagrâm, emblème de Vishnou), ou par les déesses épouses de Çiva. — Mais ce jugement manque d'équité. Le brahmane est profondément traditionaliste : « Qu'il suive le chemin des hommes de bien qu'ont suivi ses pères et ses grands-pères, il ne lui arrivera aucun mal » (Manou), et la vieille règle des mœurs, vivante en lui, s'impose à ses clients. Gomme au vieux temps du Véda, l'homme de bien, membre d'une caste respectable, récite à l'aube la Sâvitrî (stance au soleil); il ne prend son repas qu'après avoir offert aux dieux,