VI. RELIGIONS DE L'iNDE
mais des « futurs Bouddhas ». Ils feront vœu de devenir Bouddhas, pour le salut du monde, en accumulant au cours des existences les œuvres de miséricorde d'abord, ensuite les exploits de la métaphysique appliquée.
34. Du môme coup, les laïcs occupent un rang qui leur était refusé jadis. — L'ancienne confrérie recrutait des adhérents laïcs (upâsaka, quiconque vénère le Bouddha) ; elle leur imposait un pentalogue moral (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre l'adultère, ne pas mentir, ne pas boire d'alcool); elle leur promettait de bonnes renaissances (parmi les dieux ou les hommes) et des chances de faire leur salut dans une vie à venir en revêtant le froc. [D'ailleurs, bien que les moines prissent les vœux (continence, pauvreté, froc, etc.) pour la vie entière, on pense qu'il fut toujours permis de quitter l'Ordre, et aussi que les dévots se faisaient parfois moines pour un temps, [comme dans l'Indochine contemporaine].
Or le fidèle du Grand Véhicule, qui fait vœu de devenir un Bouddha, ne renonce à aucun des droits et des devoirs de la vie du siècle : car la « carrière » de futur Bouddha est une carrière à long terme, et il est bon de s'appliquer d'abord à la charité, plus facile (vie mondaine), ensuite, dans une existence à venir, au renoncement et à la méditation. Il arrivera que des moines demandent à être ordonnés comme «futurs Bouddhas», et sortent du cloître. Enfin, dans le Cachemire du moyen âge comme dans le Népal contemporain, les monastères abritent une caste nouvelle, bonzes, bonzesses et moinillons. — Mais la stricte observance resta cependant en honneur.
35. Le bouddhisme devient « religieux » et s'ouvre aux laïcs; mais, de plus en plus, il est accueillant au paganisme. Les adorateurs des reliques, des Bouddhas et de leurs idoles, adorèrent en même temps toutes sortes de divinités, notamment des dieux et des déesses çivaïtes. La vaste littérature desTantras nous fait connaître, avec des superstitions variées, un mysticisme mêlé de démonisme et de magie, dans lequel la philosophie, le spiritualisme charitable (vœu de devenir Bouddha), la dévotion sont également employés et travestis : les Bouddhas deviennent polycéphales ; l'érotisme, très cru, se combine de théories
de l'extase et de cosmologie, etc., etc. A la désorganisation du régime monastique correspond l'absorption de la doctrine et du panthéon par le çivaïsme.
On se demande si, en fait, le bouddhisme n'a pas toujours été, en quelque mesure, « hindou » ; si le mélange çivaïte, manifeste dans sa décadence, ne remonte pas très haut. En tout cas, l'Inde n'a jamais été bouddhiste. A certaines époques, l'Ordre fut très prospère ; les bhikshus rivalisaient avec les brahmanes à qui seraient les meilleurs « réceptacles d'aumônes » ; les princes dotaient les monastères ; les Bouddhas étaient, pour tout le monde, de grands dieux, et pour beaucoup de gens les plus grands dieux. Mais tous les rites importants et nécessaires de la vie domestique relevaient des brahmanes; mais les divinités hindoues, Krishna ou Çiva, avaient une part dans la piété ou la superstition des plus «bouddhisants» même. Les moines mis hors cause, le bouddhisme, le plus souvent, n'a été dans l'Inde qu'une dévotion.
Aussi, malgré la popularité séculaire des moines, des dieux et des temples, la Bonne Loi, bien déchue de sa splendeur, disparut de l'Inde à la suite des invasions musulmanes qui ruinèrent les couvents. — On lui attribue souvent une grande part dans le développement de la « nonnuisance » (déclin des sacrifices sanglants, diète végétarienne), de la douceur, de la moralité, de la piété. Problème très obscur.
36. Le prestige de .Çâkya, son éloquence à expliquer que « la maison est en flamme », son libéralisme doctrinal, la bonne tenue de sa confrérie, assurèrent à la congrégation des bhikshus un prompt développement, aux dépens sans doute des sectes rivales. La faveur des petits dynastes, des aristocraties, des marchands et des courtisanes fut utile. Plus encore la« popularité» du maître, le culte des reliques, en un mot la« bouddholâtrie », certainement ancienne.
Mais c'est au 111e siècle avant notre ère que se place probablement l'expansion de la « confrérie des quatre points cardinaux. » L'empereur Açoka protégea le bouddhisme, se fit « bouddhiste laïc » (upâsaka), et même moine. Ses efforts installèrent les bhikshus dans l'Inde entière, en pays dravidien, à Ceylan.