VII. LES GRECS
d'une blessure. Achille fait laver et enduire de parfums le cadavre de son ami Patrocle, puis il est déposé sur un lit funèbre et recouvert d'un linceul blanc. Durant dix-sept jours les femmes surtout se lamentent, se déchirent leur beau visage et se couvrent la tête de cendres ; chacun ne prend qu'à grand'peine de la nourriture. A la fin du deuil, reste probable des anciennes doubles inhumations des temps préhistoriques, Achille place son ami sur un immense bûcher, puis il l'entoure de graisse de bœuf et de brebis, d'amphores de miel et d'huile, de quatre chevaux et de deux chiens, enfin de douze jeunes Troyens égorgés, cruauté que regrette le poète déjà de mœurs plus douces. Tous les guerriers achéens morts devant Troie sont incinérés et leurs os calcinés, enveloppés d'un voile rouge, reposent dans une urne placée sous un tumulus que signale une stèle. Le feu consume les chairs et l'âme peut s'envoler vers l'Hadès; on se préserve aussi par là des revenants et des vampires.
Les ombres descendent dans l'Hadès, sous terre, à l'occident du monde pour y mener une vie triste et languissante. Seuls quelques impies, ennemis personnels des dieux, comme Tantale et Sisyphe, y sont châtiés. Dans l'enceinte du « creux Tartaros », aux extrêmes limites du monde, loin d'Hélios, résident Kronos et les Titans. Quelques favoris des dieux jouissent des douceurs des Champs- Elysées. De rétribution morale dans l'autre vie, il n'en est pas question, car Minos juge seulement les différends survenus entre les morts.
4. Les œuvres hésiodiques nous révèlent des populations agricoles, ennemies de la guerre, soucieuses de fixer les généalogies divines, de collectionner des oracles, des hymnes religieux, des préceptes rustiques et des contes mythologiques : les parties les plus anciennes du poème intitulé Travaux et Jours remonteraient vers l'an 800. Celui qui s'en dit fauteur, Hésiode d'Ascra en Béotie, est en lutte avec son frère Perses au sujet de l'héritage paternel. Il lui rappelle que Zeus punit l'injustice qui de plus en plus envahit le monde; suivent l'éloge du travail avec quelques préceptes rustiques, enfin l'énumération des jours favorables et défavorables. Hésiode a le sentiment très Hist. Rel. — i. — 21
vif du tort qu'il a subi ; l'injustice des hommes et les difficultés du labeur quotidien en toute saison l'ont disposé à voir la vie sous un jour pessimiste. Mais ce n'est pas un rêveur mélancolique, c'est un travailleur qui garde sa confiance en la justice divine, un homme de robuste bon sens qui sait dégager de son cas personnel des vues générales sur la condition de l'humanité : une sorte de philosophe campagnard. « Les dieux d'Hésiode ne sont pas des dieux bons ni indulgents, mais ils sont justes, au moins quand la légende mythologique ne s'y oppose pas et quand leur intérêt personnel n'est pas en jeu, c'està-dire dans toutes les circonstances ordinaires de la vie ; cela suffit pour que le poète trouve dans sa foi une source de confiance et de force intérieure... Il déteste la guerre que chantaient les aèdes ioniens et il la considère comme un fléau que Zeus épargne à ceux qui observent ses lois... Véritable rêve de paysan fatigué qui se sent vieillir vite sous le sentiment du labeur quotidien, qui s'inquiète sans cesse pour sa subsistance mal assurée et qui n'imagine rien de plus désirable enfin que de manger à sa faim et boire à sa soif, sans user son corps par le travail et son âme par les soucis. Gela est touchant parce que cela est humain... Un ou deux mythes (1), contes d'enfants qui amusent l'imagination, c'en est assez pour le satisfaire lui et ses auditeurs ... Un idéal obscur, mais généreux, se laisse deviner derrière l'idéal borné qu'il nous propose : c'est le sentiment de la dignité humaine et la fière satisfaction d'avoir gagné sa part de bonheur à force d'intelligence et de volonté (2). » Le poète rappelle à Perses que Zeus répand ses béné-
(l)Le mythe de Prométhée qui dérobe le feu à Zeus pour en faire présent aux mortels ; mais en même temps Zeus séduit le premier d'entre eux, Épiméthée, par la jeune et funeste Pandore qui de sa boîte laisse échapper tous les maux. — Le second mythe est celui des cinq âges du monde. A noter que les hommes de l'âge d'or sont devenus, après leur mort, des sortes d'anges gardiens des hommes du cinquième âge. Ceux de l'âge d'airain sont dits « bienheureux habitants du monde souterrain » bien qu'ils aient méprisé les dieux ; les héros de Troie et de Thèbes, familiers des dieux, habitent les îles fortunées : l'idée de rétribution future semble encore absente.
(2) Maurice Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. i, p. 504 sq.