VII. LES GRECS
méchants sont condamnés à des ténèbres sans fin, ceux qui se sont maintenus purs durant trois réincarnations successives jouissent pour toujours d'un printemps lumineux ; un fragment de thème recueilli par Platon, Ménon, 81, semble môme indiquer une sorte de purgatoire. La foule, à qui ne sont guère départis le courage, la beauté, la vertu et la gloire, paraît exclue de son paradis, où ne se rend, que l'élite de l'humanité, ce qui a fait dire à Jules Girard « qu'il conçut à sa manière le petit nombre des élus. »
L'inéluctable Fatalité est au premier plan dans les tragédies d'Eschyle (né vers 525). En agissant suivant leurs désirs, ses héros accomplissent ce que les arrêts irrévocables des dieux avaient déjà décidé, en sorte que le poète peut encore les dire responsables de leurs propres malheurs. Le crime des pères engendre le crime des fils comme par une sorte de vengeance divine automatique ; la crainte de la jalousie des dieux reste l'obsession des grands personnages. Cependant ils recourent à eux comme à d'invincibles justiciers : « Pèse ma cause, dit le chœur dans les Suppliantes, Zeus dispense le châtiment aux mauvais et la justice aux bons. » Même jusque dans l'Hadès le méchant est puni. Suppl., 227; Eum., 267.
Sophocle, dès 460, professe les mêmes idées essentielles qu'Eschyle, mais âme élevée et sereine, pleine de confiance dans les intuitions du cœur, c'est à travers celles-ci qu'il tempère les vieilles légendes. S'il répète encore : « le terrible Destin est invincible. » Antig., 951, « c'est comme il plaît aux dieux que chacun rit ou pleure, » Ajax, 383, cependant ses héros délibèrent et choisissent, et la Fatalité apparaît moins au premier plan. Deux conceptions de la loi morale se juxtaposent dans son esprit. La croyance à la jalousie, à la rancune des dieux, au châtiment de fautes simplement matérielles et d'ignorance — comme celle de l'innocent Œpide, même sur la personne de ses deux jeunes filles si pures et si nobles — sont autant de survivances de l'ancienne religion naturaliste et barbare. D'autre part, dans les Trachiniennes, Zeus n'hésite pas à vendre comme esclave son propre fils Héraklès coupable d'avoir tué son ennemi par ruse et non dans un combat loyal. A Electre qui s'irrite en voyant la prospérité de sa mère malgré le
meurtre et l'adultère, le chœur répond : « Crois-moi, il te reste encore au ciel Zeus qui gouverne tout, confie-lui ta vengeance amère. » Elect., 173. Mais rien n'égale la superberéplique- d'Antigone au tyran Créon qui l'accuse d'avoir rendu les derniers devoirs à son frère malgré la loi : « Non, non, je n'ai pas dû croire quêtes ordres eussent assez de force, contre les lois non écrites des dieux ... Ah ! elles ne sont pas d'aujourd'hui ni d'hier ces lois-là ! Elles ont été et elles seront toujours, et personne ne peut dire quand elles ont commencé. »
Avec Euripide (480-406) apparaît (Antig., 450 sq.) nettement le désaccord entre les croyances religieuses traditionnelles et les besoins de la pensée et de la vie morale. Il est sur la scène le représentant de ces libres esprits qui sous l'apparence d'un respect extérieur sapent les vieilles légendes ; le théâtre est pour lui une chaire du haut de laquelle il n'hésite pas à discuter les plus difficiles questions de théologie et de morale. Il nous dit bien que les dieux conduisent les choses humaines, mais ensuite il les explique par les passions, les préjugés, les intérêts : autant de causes naturelles. Les Euménides, qui, chez Eschyle, poursuivent le parricide Oreste, ne sont plus chez Euripide que la voix du remords qui s'exalte dans l'âme du malheureux jusqu'à l'hallucination. Dans Electre, 734 sq., le chœur se refuse à croire que Zeus ait arrêté le soleil pour punir Thyeste : « Ces fables en effrayant les mortels profitent au culte des dieux, » ose-t-il répartir. Le héros Thésée fait le procès des dieux : « N'ont-ils pas formé entre eux des unions réprouvées par toutes les lois ? n'ont-ils pas pour régner chargé leur père de liens honteux? »Hér. fur. La pauvre Phèdre éprise de son beau-fils s'indigne du peu de liberté laissé à son cœur tandis que les dieux sont si libres dans leurs amours ! Et Talthybios, à la vue des malheurs épouvantables d'Hécube, va jusqu'à se demander si ce n'est pas le hasard qui mène les choses de ce monde ! Hécube, 484. Aristophane, né vers 445, est l'ennemi acharné des nouveautés et des sophistes ; cependant sa verve railleuse contribue aussi puissamment à la décomposition des anciennes croyances. Dans ses comédies, il «traite les dieux avec une telle désinvolture, il leur prête tant de ridicules.,