VII. LES GRECS
de vulgarités, de vilenies, il les traîne avec un si beau sansgêne dans la fange des passions humaines, que Ton ne pouvait qu'en rire de franc cœur, et de ce rire qui vient du doute et du mépris (1). »
L'esprit critique commence à s'éveiller chez les historiens. Hécatée de Milet (né vers 540) et Hérodote n'hésitent pas à corriger certaines traditions légendaires parce qu'invraisemblables ; Thucydide ramène à des causes naturelles les éclipses, les ouragans, les inondations et le gouffre de Charybde. Dès le vie siècle, les médecins grecs, observateurs des faits pathologiques, rejettent peu à peu les anciennes recettes inspirées de la magie; ils éliminent de la nature le caprice et l'arbritraire pour lui substituer un déterminisme régulier fatal aux dieux homériques. L'auteur du livre sur la Maladie sacrée, par exemple, critique fort le préjugé courant qui voyait dans l'épilepsie une sorte de possession divine.
Déjà les physiologues, en recourant non plus aux dieux mais aux éléments et à leurs lois pour expliquer les phénomènes naturels, étaient entrés dans cette voie. Thaïes rend compte des tremblements de terre par les infiltrations de l'eau dans le sol et non plus par les secousses de Poséidon ; Anaximène voit la raison des éclipses dans l'interposition de corps sombres ; Xénophane se livre à de violentes attaques contre l'anthropomorphisme grossier des dieux populaires ; Heraclite reproche à Hésiode sa distinction des jours fastes et néfastes, il blâme les orgies dionysiaques et l'usage des purifications avec le sang des victimes : le principe des perpétuels changements selon lui est un feu intelligent, le Logos. C'est dans les rapports des nombres entre eux que Pythagore voit l'essence cachée de toutes choses :Un est Zeus ou Apollon ;deux, la mère des nombres, Artémis ou Rhéa; quatre, Héraklès, etc. Pour Anaxagore, le soleil n'est qu'une masse incandescente et le monde doit son organisation au Nous, fluide subtil et intelligent qui gouverne tout par des lois mécaniques nécessaires. Avec Empédocle les quatre éléments : eau, air, terre et feu,devien-
(1) Clodius Piat, Socrate, p. 14.
nent les quatre divinités primordiales. Démocrite prélude déjà à l'épicurisme : pour lui les divinités mythologiques ne sont que la personnification des forces de la nature ; celles-ci sont régies par des lois régulières, et en réalité les dieux sont des génies aériens sans influence sur elles.
Des systèmes les plus contradictoires jusqu'alors professés il se dégagea une impression de scepticisme général touchant les questions qui concernent l'origine et la nature des choses : aussi voyons-nous les sophistes au ve siècle plus préoccupés de morale, d'éducation et de politique que de spéculation pure. Ils habituent leurs élèves à la réflexion personnelle, ce qui achève de les détacher des traditions. Ils prêchent l'honnêteté, la fermeté du caractère, l'équilibre de l'âme, la concorde, en un mot ce qui orne l'individu à ses propres yeux et le prépare à réussir : nous sommes loin de la morale conçue comme obéissance aux dieux. Le mépris des vieilles divinités finit par se traduire en des actes outrageants. Diagoras l'athée jette au feu un vieil Héraklès de bois, l'adjurant d'accomplir son « treizième travail » : cuire un plat de lentilles ! En 415, Alcibiade et ses amis, après boire, parodient les Mystères d'Eleusis. La même année, un matin de mai, on trouve les Hermès à Athènes indignement mutilés ! Une réaction était inévitable. Hélas ! on accusa aussi d'athéisme ceux qui s'efforçaient simplement d'épurer les vieux cultes ! Socrate, le plus sage des sophistes, « périt dans la lutte qu'il entreprit contre le passé en faveur de l'avenir : il fut la victime des conservateurs de son temps (1). »
La réforme socratique consistait surtout à détourner les esprits des questions concernant l'origine et la nature des choses (il faut les laisser aux dieux), pour les ramener vers l'étude des intérêts humains supérieurs : la connaissance du juste et de l'injuste dans ce qu'ils ont de plus général. La science morale rationnelle, capable de convaincre les hommes des seuls vrais biens, voilà ce que Socrate veut fonder. Il use de sa claire raison pour discerner parmi les coutumes humaines ce qu'elles contiennent d'universellement bon ; c'est seulement en certains cas embarrassants pour
(1) Piat, Socrate, p. 251.