‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 167 sur 239 · VII. LES GRECS · texte numérisé non relu

VII. LES GRECS

elle, alors qu'il ne perçoit pas clairement la portée lointaine de ses actes, qu'il se confie à son démon, sorte d'oracle intérieur et familier qui l'arrête en face d'un mauvais choix. Telle est sa « mission divine » ; « c'est son originalité singulière, écrit M. Boutroux, d'apporter un zèle religieux à la prédication de la morale rationnelle (1).

Les diverses écoles héritières de la pensée socratique reviennent cependant aux spéculations théologiques. Selon Platon l'ordre des choses provient de l'influence des idées éternelles, leurs modèles ravissants qui se hiérarchisent sous l'idée du Bien leur souveraine. Le démiurge qui a organisé le monde les contemple ainsi que les divinités inférieures. Quant à l'homme, qui les admira dans une vie antérieure (influence orphico-pythagoricienne), il lui reste de les atteindre maintenant par un souvenir purifié qui fera de lui un sage en cette vie et un dieu dans l'autre : la morale rationnelle a définitivement supplanté l'ancienne morale théologique.

Suivant le même courant de pensée, Aristote place audessus des dieux, le Premier Moteur non mû, la Pensée suprême qui soulève vers Elle parle désir tous les êtres : les divins conducteurs des astres et les humains, ravis de ressembler à sa beauté chacun selon leur pouvoir. — Épicure sépare nettement la nature et les dieux : celle-là se meut d'après ses lois propres ; ceux-ci sont des sages bienheureux dont il faut se rapprocher en vénérant leur perfection : c'est là tout le culte qui leur est dû ! — L'athéisme pratique des Épicuriens scandalise l'école stoïcienne, elle maintient énergiquement l'action des dieux dans le monde, mais seulement en divinisant les éléments des choses. Dieu est un esprit de feu tendu dans l'univers, il en unit toutes les parties par un lien vivant et indestructible : c'est là un véritable panthéisme naturaliste.

Peu à peu s'est donc formée chez les penseurs grecs l'idée d'une nature qui ne doit aux dieux traditionnels, ni son organisation ni son développement. Servir les dieux n'est plus l'essentiel en cette vie, mais plutôt acquérir la connaissance de l'ordre du monde, garder la sérénité et

(1) Études d'histoire de la philosophie, Socrate, p. 13, noie 1.

l'équilibre de l'âme puisque tout est réglé avec mesure et que l'on collabore ainsi au grand œuvre : c'est une morale indépendante des divinités, morale à l'usage d'une élite d'intellectuels et d'artistes.

2° Le courant populaire.

6. Il faut se garder de généraliser la crise religieuse traversée par certains esprits plus avertis ; la religion populaire d'ailleurs dut être toujours fort différente de celle que reflète la littérature (1). Cependant si les vieilles superstitions locales furent tenaces, le panthéon hellénique dans son ensemble devint plus policé. Zeus, l'antique divinité des phénomènes célestes chez les Indo-Européens, fait souvent figure de Dieu : il est l'ordonnateur de la nature et le conducteur de la destinée, le grand purificateur et justicier et comme tel il détient le grand livre des péchés, le protecteur des maisons et des propriétés; c'est en son nom que les juges prononcent et que les assemblées panhelléniques délibèrent. Héra est le modèle proposé aux femmes grecques. Poséidon a dépouillé des traits farouches pour prendre ceux d'un roi pacifique des mers, propice aux navigateurs. Apollon, dieu de la lumière, est devenu par assimilation celui de la sagesse et des beaux-arts, les Muses lui font un gracieux cortège. Hermès, l'éphèbe

(1) Les divinités olympiennes et les cérémonies pompeuses que leur consacraient les cités étaient loin de satisfaire la foule. « Aussi n'était-ce pas à elles que les pauvres et les malades allaient demander la richesse et la santé, et ce n'étaient pas elles non plus qu'invoquaient l'amante abandonnée ou la mère privée de son enfant. Ces dieux-là étaient trop haut et trop loin, on ne pouvait les mêler aux mille soucis de la vie de tous les jours ; ils étaient trop aristocratiques, trop imposants, trop absorbés aussi par les affaires de tout un monde. La foule grecque avait besoin de dieux locaux, placés tout près d'elle, actifs, utiles, formés à son image, sensibles à ses peines, qui pussent écouter attentivement ses plaintes et qui eussent le loisir de secourir ses misères.

« Elle n'avait pas à les chercher bien loin, ils étaient là dans l'immense pandémonium qui constituait la vieille religion traditionnelle et dont les innombrables autels étaient partout comme à la portée de la main. »

Ch. Michel, lre conférence au Collège de France, 1908, tirage à part.

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