DES ORIGINES JUSQU A LA REFORME D AUGUSTE
2. La religion romaine se rattache au groupe des religions italiques. Pas plus que le peuple romain elle n'est homogène. Elle résulte d'une fusion entre le culte des Ramnes qui habitaient primitivement le Palatin et des Tities (Sabins) établis sur le Quirinal, auxquels il faut ajouter quelques apports étrusques et de lointaines, mais non décisives encore, influences grecques. Des traces de cette double origine subsisteront longtemps, car Ovide nous apprend que, de son temps encore, certaines fêtes étaient particulières aux quartiers anciennement habités par les Sabins. L'organisation sacerdotale s'en ressentit également. Mais il nous importe assez peu : l'esprit des Ramnes et des Tities était le même. On n'en saurait dire autant de celui des Étrusques dont l'influence fut grande au temps des Tarquins. Mais elle s'exerça peu sur la religion. Rome dut surtout aux Étrusques l'art secondaire de l'aruspicine, qu'il ne faut pas confondre avec celui des augures, d'origine grecque, et le groupement de la triade capitoline, Jupiter, Junon et Minerve. Quelques pratiques du culte décèlent une infiltration des doctrines pythagoriciennes. Le roi sabin Numa, l'organisateur de la religion romaine, passait en effet pour en avoir été l'adepte.
La religion romaine, en somme, ou pour mieux dire le groupe dont elle relève, est franchement originale et présente un contraste très net avec la religion grecque, poétique, pittoresque, symbolique, et les croyances étrusques, sombres et imprégnées d'orientalisme.
3. Comment le Romain se figure-t-il la divinité ? D'une manière purement idéale et abstraite. Les dieux romains apparaissent moins comme des personnes que comme des conceptions de l'esprit. Que sont ces dieux en effet ? S'il est une qualité romaine, c'est le sens pratique. Or pas d'esprit pratique sans l'esprit d'observation, et celui-ci, à son tour, implique dans une certaine mesure l'esprit d'analyse. Ce goût de l'analyse, joint à une tendance marquée
Hist. Rel. — I — 23
vers l'abstraction, aboutit, théologiquement, à des conséquences assez singulières. Pas un acte, pas un geste, pour ainsi dire, de la nature, qui ne soit catalogué et dont on n'attribue l'apanage à un esprit, à un dieu. En veut-on un exemple? Soit la première enfance : Potina, Diduca, apprennent à l'enfant à boire et à manger, Cuba à se coucher, Ossipago forme ses os, tandis que Carna veille à ses chairs, Levana l'aide à se soulever, Statilina à se tenir debout, Adeona, Abeona lui enseignent à avancer, à reculer, Farinus, Fabulinus, à parler. Inutile de continuer, qu'il s'agisse d'un grain de blé qui lève ou d'une porte qui se ferme, il en est ainsi de tout. De là un polythéisme qui peut se multiplier à l'infini, et en même temps une sécheresse qui exclut toute représentation plastique. Même de simples idées, Fortuna, Victoria, Salus et beaucoup d'autres, sont personnifiées. Enfin toute chose, tout être a son Génie. L'animisme latin est donc d'une nature assez particulière, et poussé si loin qu'il semble faire éclater le cadre où il se limite d'ordinaire. Au fond cette poussière de dieux, nullement anthropomorphiques, révèle une tendance panthéistique. Une telle analyse n'est pas l'œuvre d'un jour. Elle suppose une longue suite d'observations, une science élémentaire des choses minutieusement élaborée. Puisque tout acte a son dieu, à mesure que l'on discernera plus de parties dans un phénomène, on connaîtra plus de dieux. Inversement, moins ce travail sera avancé, moins l'on connaîtra de dieux. Logiquement on devrait remonter jusqu'à l'unité du Numen, de la puissance divine.
Ces dieux minuscules, contenus dans des listes appelées Indigitamenta, que l'on attribuait à Numa, étaientils considérés comme des êtres personnels ? Oui, sans doute, pour la croyance populaire. Non, peut-être, si l'on remonte à la source. Ainsi Jupiter est invoqué sous le nom de Jupiter Libertas, Jupiter Fulgur, Jupiter Juventus, Jupiter Pecunia, mais aussi on invoque directement Fulgur, divinité d'un phénomène naturel, Juventus, Libertas, etc., abstractions divinisées. Nous saisissons le procédé sur le vif. En fait ces dernières divinités ne sont que des sortes d'épithètes, présentées sous forme nominale. Avec le temps elles prirent une personnalité, mais froide et idéale.