‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 178 sur 239 · VIII. LA RELIGION ROMAINE · texte numérisé non relu

VIII. LA RELIGION ROMAINE

Ainsi r animisme apparaît ici comme un phénomène secondaire et non primitif.

Il n'y a point de motif pour qu'un pareil travail de décomposition et d'abstraction s'arrête jamais, et en effet les devises des monnaies impériales le montrent encore à l'oeuvre. Fortuna, Victoria, Sains imper atoris, ne sont pas la Foj'tune,\dL Victoire, la Santé, en général, mais la Fortune, la Victoire, la Santé de tel empereur, autant de divinités particulières.

Sous tant de noms, il est donc juste de reconnaître des attributs personnifiés qui se rattachent à de grandes divivinités. Il y a en effet une hiérarchie divine, bien marquée par les sacerdoces. Le plus grand dieu était Janus, puis venaient Jupiter, Mars et Quirinus. Un peu plus tard on rencontre les douze grands dieux consentes, six masculins, six féminins, dont la liste, telle qu'Ennius la transcrit, se ressent manifestement de l'influence grecque. Le vieux poète les énumère en deux vers bien connus :

Juno Vesta Minerva Ceres Diana Venus Mars Mercurius Jovi Neptunus Volcanus A polio.

Varron citait encore parmi les dieux principaux Saturne, Genius, Sol, Orcus, Liber Pater, Tellus et Luna. Au sommet de cette hiérarchie, soit Janus à l'époque la plus lointaine, soit Jupiter lorsque celui-ci se fut confondu avec le Zens grec, le Romain entrevoit le Dieu suprême, maître de toutes les choses et de tous les êtres, Pater, Divinus Deus, Creator bonus, comme le rituel prescrivait d'invoquer Janus.

4. Ce travail de recomposition que nous venons d'esquisser, les derniers païens, jaloux de justifier au regard de la philosophie et du christianisme un polythéisme dont eux-mêmes sentaient la faiblesse, l'avaient fait avant nous. Mais le vieux Romain, lui, suivait la pente où l'inclinait sa nature, et, sans tant philosopher, n'avait qu'un souci, atteindre tous les dieux par ses prières, n'en laisser échapper aucun dont l'ignorance ou l'oubli eussent pu lui faire un ennemi.

C'est ici qu'apparaît l'esprit pratique, formaliste et terre à terre qui règle ses rapports avec les dieux. Il y a des for-

mules, des gestes, des sacrifices qui plaisent aux dieux. Les connaître constitue toute une science, le droit pontifical, dont les ministres du culte, tous patriciens, gardent jalousement le secret. Ils n'en communiquent au père de famille que ce qu'il a besoin de savoir pour l'exercice du culte privé. Toute infraction aux règles du sacrifice, toute erreur dans les mots, même toute distraction de l'esprit (c'est en ce sens que l'on a pu dire que le sacrifice romain est une méditation), entraîne la nullité et peut exciter le courroux divin.

Peu de théologie dans cette religion, point de dogmes, point de légendes, point de fêtes brillantes comme en Grèce, mais un culte minutieux, illustré de formules compliquées et loquaces qui semblent tisser autour du dieu un réseau serré d'invocations auxquelles il ne puisse échapper. On n'a garde d'omettre son sexe, car, chose assez singulière, ces dieux si impersonnels ont un sexe et souvent marchent par couples : Janus et Jana, Jupiter et Junon. Si l'on ignore ce sexe, on supplée à cette lacune par la formule élastique sive deus sive dea. Grâce à cette stricte observance et à ces précautions, on obtiendra du dieu sa bienveillance ou tout au moins sa neutralité : c'est un trafic, un marché, et qui ne porte que sur les biens matériels. Fille légitime de cet esprit formaliste est l'idée de la substitution qui offre l'image lorsqu'il est trop difficile ou trop scabreux de donner la chose : ainsi les mannequins d'osier jetés dans le Tibre ou les têtes d'oignons offertes à Jupiter rappellent sans doute d'antiques sacrifices humains.

5. Cette religion n'est-elle donc qu'une sorte de magie ? Ses procédés, il faut l'avouer, ne diffèrent guère parfois de ceux de la magie sympathique, par exemple lorsque pour obtenir la pluie on jette dans le Tibre les mannequins dont nous venons de parler, ou qu'aux Robigalia on sacrifie des chiennes rousses pour préserver les blés de la rouille. Mais sans doute faut-il voir là soit la survivance d'une pratique primitive dont on avait oublié l'origine magique, soit un symbolisme en somme assez simple. Le fait est qu'aux temps historiques la magie était interdite. La loi des Douze Tables la condamne. On en usait cependant, et le vieux Caton divulgue sans scrupule des formules bonnes

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