‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 179 sur 239 · VIII. LA RELIGION ROMAINE · texte numérisé non relu

VIII. LA RELIGION ROMAINE

pour les bêtes et les végétaux de la ferme et même pour les gens. On s'est d'ailleurs demandé si ces formules étaient d'origine latine. Il ne semble pas en somme, et autant que l'on peut juger, que le bon sens des Romains ait fait un trop large crédit à la magie et qu'elle ait tenu une place très grande dans ses préoccupations.

Quoi qu'il en soit, l'intention doit servir de critérium. Cela est capital, c'est toute la différence entre la religion et la magie. La religion pourra user de procédés qui rappellent ceux de la magie, mais paroles, gestes, sacrifices, sont des actes de prière. Or les formules que nous connaissons, loin d'impliquer la prétention de forcer le libre arbitre des dieux, ne peuvent s'interpréter que comme de pressantes supplications. Même la terrible devotio, cet héroïque marché par lequel le citoyen offre aux dieux sa propre vie en échange de la victoire des siens et entraîne dans sa perte ses ennemis, même la devotio n'est qu'une prière et les dieux restent maîtres de l'exaucer ou d'y demeurer sourds (1). La magie, au contraire, prétend imposer aux dieux une contrainte. Cette distinction très nette s'éclaire d'une observation que suggère la médecine antique. Les extraordinaires recettes médicales que Pline énumère avec complaisance ne diffèrent point des surprenantes compositions de la médecine magique, qu'il blâme (2). Mais la médecine naturelle, si. enfantine que nous paraissent ses tâtonnements, explicables en un temps qui ignorait la chimie, est cependant scientifique, du moins en ce qu'elle cherche par des procédés physiques à obtenir une action physique. La magie au contraire a la prétention de se rendre nécessairement maîtresse de la nature grâce au pouvoir surnaturel qu'elle attribue à ses opérations.

La religion diffère encore de la magie par le but qui est bon, ou doit l'être, tandis que la seconde, et c'est la magie noire, s'employait souvent pour des fins peu louables. Ainsi la cérémonie des Lemuria est toute magique de forme :

(1) Formule de la devotio, Tite-Live, VIII, ix. Cf. Maerobe, Sat. ,111, xix, 10-20, formule de la devotio d'une armée adverse par le général ennemi.

(2) Pline, H. N., XXX, vu, éd. Littré.

le père de famille, pieds nus, vêtements flottants, claquait le pouce entre les doigts pour écarter les fantômes, faisait résonner l'airain, jetait derrière lui des fèves en prononçant des formules de conjuration. La religion ne se distingue ici de la magie que par l'intention qui est bonne et utile, puisque les Lémures sont des revenants malfaisants. C'est pourquoi cette cérémonie est licite et fait partie de la religion traditionnelle. En pareil cas la loi seule fait le départ. Elle a ses motifs, tirés de la raison pratique et de la moralité.

Cette distinction entre la prière et la contrainte, trop philosophique pour des esprits grossiers, n'apparaissait sans doute pas bien nettement à la plupart des anciens Romains. Du moins les plus éclairés d'entre eux l'entrevoyaient, puisqu'ils ne confondirent pas Magie et Religion (1 ). Les cérémonies d'apparence magique, encore nombreuses, subsistant dans la religion romaine, ne sont peut-être que des survivances d'un état antérieur qui nous échappe, et qui ont changé de valeur.

6. Une condition excellente pour éviter de mécontenter les dieux, c'est de s'assurer par avance de leur volonté. Il ne s'agit pas ici de prévoir l'avenir, mais simplement de savoir s'ils permettent ou non une entreprise, y sont hostiles ou favorables. A ce besoin répond la divination, que l'on trouve établie à Rome dès les temps les plus reculés. Elle y prend mille formes, comme partout, mais la religion officielle, l'État, ne connaît que la divination par les auspices, ou vol des oiseaux, par l'inspection des entrailles, par le repas des poulets sacrés. L'aruspicine emploie beaucoup d'autres moyens et en outre se mêle de prophétiser mais loin d'être officielle, à plus d'une reprise elle fut interdite. La superstition enfin interprétait, comme signes, quantité de faits insignifiants. Elle s'appliquait en outre

(1) Pline semble attribuer à la prière une puissance magique ; il entrevoit cependant une distinction : deos preces alignas exaudireaut Mis moveri verbis. En somme il semble dire que si les dieux se laissent ou toucher ou contraindre par les formules, c'est qu'ils le veulent bien, ce qui revient à dire qu'il n'y a pas contrainte. H. N., XXVIII, m.

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