‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 18 sur 239 · I. LA RELIGION DES PRIMITIFS · texte numérisé non relu

I. LA RELIGION DES PRIMITIFS

L'étude de ces primitifs a pris, en notre temps, une place très importante dans l'histoire des religions par suite de circonstances diverses. D'abord A. Lang, dans une thèse célèbre, a appliqué l'ethnographie à l'étude de la religion grecque ; il lui apparut, ce que Fontenelle avait déjà remarqué, que les croyances de la Grèce primitive étaient analogues à celles des peuplades barbares. De là à faire des premiers Grecs des primitifs, et à retrouver jusque dans l'époque classique des traces de cette origine, il n'y a qu'un pas; il fut bientôt franchi. Depuis lors on a appliqué la même méthode à toutes les religions connues, égyptienne, assyrienne, védique, bouddhique, etc. Les sauvages sont donc comme les témoins de la religion et de la mentalité qui a fait éclore les religions historiques. Grâce à cette méthode comparative, l'ethnographie est devenue de première importance dans l'étude des religions. De plus, depuis le célèbre ouvrage de Mercati (1717), on s'est aperçu des analogies existant entre les industries des sauvages actuels et celles que l'on découvrait dans la préhistoire. L'ethnographie est devenue la règle d'interprétation de la préhistoire. Enfin, pendant que les ethnographes identifiaient les premiers hommes et les sauvages, les missionnaires et les apologistes remarquaient, chez les peuples très barbares en civilisation, des idées assez élevées sur Dieu, une morale naturelle relativement pure, une croyance à la vie future. Ils ont pensé que ces sauvages possédaient, à l'état de conservation relativement parfait et stationnaire, la civilisation des hommes à qui Dieu confia la Révélation primitive. Pour toutes ces raisons, la connaissance des sauvages, intimement liée au problème des origines de l'homme et des diverses religions, est devenue d'une importance capitale.

Après avoir décrit la psychologie du sauvage, nous nous efforcerons de déterminer ses institutions et ses croyances morales et religieuses.

8. Psychologie du primitif. — L'âme du primitif est, pour nous, difficile à pénétrer;" son langage imprécis et l'incohérence de sa pensée déroutent nos esprits accoutumés à la logique. Aifssi conteste-t-on encore, entre savants et ethnographes, sur la manière de penser du non-civilisé.

Dans un livre récent, où se trouvent appliquées à la psychologie du primitif les conclusions de l'école sociologique, M. Lévy-Bruhl affirmait que la mentalité des sociétés inférieures « est de caractère essentiellement prélogique et mystique, qu'elle est orientée autrement que la nôtre, que les représentations collectives y sont régies par la loi de participation, indifférentes, par suite, à la contradiction et unies entre elles par des liaisons et par des préliaisons déconcertantes pour notre logique (1) ; » en d'autres termes, les primitifs verraient des choses invisibles, adhéreraient à des interliaisons mystérieuses et irréelles entre les êtres ; et ce serait la société, la vie collective qui créerait ces croyances et ces représentations, en dehors de la logique, et malgré elle. Ces primitifs, pour mystiques qu'on les prétende dédaigneusement, sont à peine des hommes semblables à nous. Missionnaires et explorateurs les reconnaîtraient-ils à ce signalement ? Ce que ceux-ci nous disent du sauvage est bien différent. Ils comparent ordinairement sa manière de raisonner, de penser et de vivre à celle de l'enfant. Le primitif est en effet un grand enfant.

Chez lui, Y imagination prédomine. Elle est vive, concrète, à peine élaborée ; peu contredite par le raisonnement ou l'idée, elle a tendance à envahir le champ de la conscience et à prendre l'importance de l'idée fixe, impulsive, dominatrice. Cette imagination est généralement riche. Elle est faite de l'expérience du sauvage dirigée par ses besoins ; c'est-à-dire qu'elle contient des éléments empruntés au monde de la nature : ciel, astres, tempêtes, pluies, forêts, etc. ; à ses occupations : pêche, chasse, culture ; à ses passions : amour, crainte ; aux diverses péripéties de sa vie intérieure : rêves, maladies, douleurs, mort. Elle déborde le réel : ces divers objets qui sont par nous observés avec précision et répartis, suivant certains caractères généraux, en diverses catégories, sont mal perçus par le sauvage. Les plus connues de nos classifications d'objets sont les divisions en règnes (minéraux, végétaux, animaux), et, surtout, en classes d'êtres animés et inani-

(1) Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 454.

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