I. LA RELIGION DES PRIMITIFS
mes. Cette dernière division est fondée sur la nécessité d'un principe d'action vitale, analogue à celui que nous possédons, pour expliquer les opérations de certains êtres. La perception des objets par le primitif est tellement troublée par son imagination que, souvent, cette classification ne s'impose pas à son esprit. Il lui arrive de croire que tout l'univers est animé. Ses propres images ne se séparent pas, tant elles sont puissantes, de l'objet auquel elles s'ajoutent et donnent vie. Il les objective, les réalise et, ainsi, le monde prend à ses yeux un aspect vivant, redoutable ; il agit, pense conséqûemment à cette croyance, d'une façon qui nous paraît puérile, comme l'enfant qui anime sa poupée. Enfin images et sensations ne sont pas chez le non-civilisé accoutumées à être liées logiquement. Elles se suivent suivant la loi de la succession des idées. Les contiguïtés et les ressemblances les plus futiles unissent des domaines étranges de conceptions qui, répétées par la mémoire, suppléent aux liens de vraie causalité dans la direction de l'intelligence du sauvage.
C'est sur ces données que la raison du sauvage opère en effet. Elle est bien maladroite, cela est certain ; mais elle existe pourtant, et elle est régie par les mêmes principes que la nôtre, l'identité, la causalité. Qu'elle existe ? Il suffit, pour le prouver contre Spencer, Réville, Lévy- Bruhl, de constater la curiosité que tous les missionnaires et les explorateurs ont reconnue aux primitifs. Encore enfant en cela, il est déconcertant avec les nombreux « pourquoi » dont il assaille ses visiteurs. D'ailleurs, si sa conversation est souvent incohérente, il sait raisonner aussi logiquement, prouver Dieu par la nécessité d'une cause, admettre une rétribution, concevoir les exigences de la justice. Enfin on peut avoir accès auprès de lui, le convertir, l'élever. Ne creusons pas trop l'abîme qui nous sépare de ces frères misérables. Il faut avouer cependant que sa curiosité scientifique est vite satisfaite ; la moindre liaison fortuite devient pour lui nécessaire. Il pratique le sophisme « post hoc, ergo propter hoc » comme un instrument de recherche causale. Cela tient à diverses raisons. Il est trop empêtré dans les images, les sensations et émotions vives ; trop pris par elles, il les domine mal, il abstrait mal. Ensuite
sa logique est peu avertie ; il n'en a pas exploré, ni analysé l'activité spontanée ; il ne connaît pas encore les écueils qui l'environnent. Enfin, habitué à considérer le monde comme animé, il ne peut guère voir que des causes animées, et, au lieu d'expliquer les phénomènes par des raisons naturelles, il le fait par des activités spirituelles ou vivantes.
On peut dès lors imaginer la conception que se fait le primitif de la nature et des choses. L'univers est pour lui plus animé que pour nous. Il contient de nombreux êtres vivants ou pénétrés d'esprits divers. Le ciel, la lune, le soleil, les arbres, les pierres, les animaux sont pour lui des êtres mystérieux et dans lesquels résident des forces cachées, qui lui sont tour à tour utiles ou dangereuses. A côté de ces êtres visibles, que de réalités invisibles : divinités, esprits, démons, mânes ! Enfin, son âme avec ses passions, ses rêves, est pleine de mystère ; il la croit multiple parfois, pénétrée d'esprits, possédée dans l'ivresse, l'amour, la maladie, fuyant dans le sommeil et la mort. Entre ces divers êtres, il existe des rapports qui lui paraissent nécessaires, aussi bien que certains caractères ou propriétés qui leur sont attribués. Chaque fait a pour cause n'importe quel fait connexe, et chaque être possède une constitution mystérieuse dont procède son activité. Nous avons dit que presque tous les êtres sont tenus comme le siège d'une force mystérieuse. Ils ont donc une histoire, naissent, vivent, aiment, souffrent, meurent. Les choses ont des colères et des haines, des affections et des préférences. L'explication causale aboutit en ce cas à un récit épisodique de la vie de l'être supposé. Aussi la religion et la magie ontelles pour le primitif une extrême importance. Elles apaisent ou maîtrisent tous les êtres capables de vouloir du mal, elles concilient les forces vivantes de la nature. Par elles les pierres deviennent maniables, les flèches sans danger, les serpents et les lions paisibles, le soleil et la pluie bienfaisantes, la terre nourricière. Le culte des dieux est avec la magie le meilleur moyen qu'ils aient de dompter la nature.
Enfin, la vie sociale du primitif a surtout pour effet, d'abord, de renforcer et de transmettre les créations de sa