VIII. LA RELIGION ROMAINE
dii certi, qui, nous l'avons dit, ne sont que des aspects de divinités plus générales. Il ne nous paraît donc nullement certain qu'il y ait eu là fétichisme, au sens propre, c'est-à-dire culte rendu à un objet possédé par un esprit.
10. La notion d'âme n'est pas assez dégagée encore pour que l'on puisse dire que les vieux Romains croyaient à l'immortalité. Du moins l'idée d'une survivance, quelle qu'elle fût, après la mort, n'est pas douteuse. Mânes, Larves, Lémures, que l'on honore avec une piété touchante ou que l'on conjure comme des hôtes importuns et nuisibles, sont les formes que prend ce quelque chose qui survit à l'homme. Quel sort lui est réservé ? La réponse ne peut être que vague, comme l'idée qu'elle essaie de traduire. Les Mânes étaient en rapports avec les divinités infernales. La formule de la Devotio semble indiquer qu'on leur attribuait comme séjour les profondeurs mystérieuses de la terre, où le corps avait été inhumé. Tous les morts ne subissent pas le même traitement. Ainsi les hommes morts de mort violente ou chargés de crimes apparaissent aux vivants, viennent les tourmenter ou les implorer sous forme de Larves et de Lémures. La notion des peines et des récompenses réservées aux hommes dans la vie future, selon leur mérite, n'est, en tout cas, pas établie sur une base bien ferme, car ceux qui périssent de mort violente ou demeurent privés des rites de la sépulture n'errent pas moins misérablement que les criminels, victimes irresponsables de ce péché rituel qui chez les vivants exigeait des expiations sans nulle portée morale. Les Mânes, en génénéral, sont plutôt considérés comme des amis et des protecteurs, mais à la condition qu'on satisfasse aux exigences rituelles, qu'on honore leur mémoire, ce que l'on ne manque pas de faire par un culte privé et public, notamment lors de la fête des Parentalia. Les Romains ne semblent pas avoir primitivement divinisé leurs morts. L'idée de l'héroïsation est d'importation grecque et sans doute d'origine orientale. Elle ne fut appliquée que rétrospectivement à des rois légendaires et à Romulus. Seulement le départ n'est pas très net dans l'esprit romain entre les dieux et les âmes des défunts.
Naturellement Mors était une abstraction divinisée.
Dis Pater, remplacé par Pluton, à l'âge classique, gouvernait le royaume des ombres, tandis qu'Orcus en était le pourvoyeur, Orcus figure moitié bouffonne, moitié tragique, d'où est sorti le type de l'ogre.
11. Le vieux Romain vit donc dans une relation continuelle avec ses dieux. Sentant partout autour de lui la divinité, il redoute à chaque instant de lui déplaire, et pour éviter ce malheur il s'entoure des précautions rituelles les plus minutieuses. S'il faut en croire Lucrèce, il vivrait dans une crainte sans trêve. Le débarrasser de cet amas de superstitions — et Lucrèce entend par là de toute religion — serait le plus grand service que la philosophie pût lui rendre.
Assurément, et pour le crédit que nous devons accorder à un témoin tel que Lucrèce, prévenu mais intelligent, et pour ce que nous savons par ailleurs, il y a une part de vérité dans cette façon de juger la religion romaine. Néanmoins le souci d'excuser ou d'expliquer Lucrèce a fait parfois pousser le tableau trop au noir. Rien déplus aimable, tout au moins, que les peintures du culte domestique tel que nous le retracent les poètes, dramatiques et autres. Gomment ne voit-on pas que les dieux représentaient pour une grande part les forces de la nature, trop véritablement dangereuses, nuisibles ou aléatoires, et que la religion, en fournissant à l'homme des moyens, illusoires ou non, de se concilier ces forces ou de les neutraliser, contenait en elle-même le remède aux terreurs qu'elle inspirait ? En outre, surtout peut-être, la question doit être envisagée sous une autre face. Que vaut cette religion au point de vue moral ? « Le plus religieux des hommes », selon l'expression de Salluste, le vieux Romain en est-il meilleur pour cela, et aux vertus que Ton s'accorde à lui reconnaître, la religion a-t-elle quelque part ? Questions, on le sait, souvent posées de notre temps pour les religions en général.
Pour répondre avec plus de sûreté, il n'est pas inutile, bien que la voie puisse paraître détournée, de jeter d'abord un regard sur le culte, à l'organisation et aux pratiques duquel cette question est liée en partie. Aussi bien la religion romaine, qui n'a guère de mythologie, est plus un culte qu'une théologie.