‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 184 sur 239 · VIII. LA RELIGION ROMAINE · texte numérisé non relu

VIII. LA RELIGION ROMAINE

On a voulu voir un caractère communiel dans ce fait que certaines parties des victimes étaient consommées par les sacrificateurs et aussi par des magistrats, comme dans le suovetaurile. Mais ce caractère dépendrait d'une organisation totémique primitive, dont l'existence, nous l'avons dit, n'est nullement démontrée. Le banquet sacré au contraire est une chose très ordinaire. En outre, pour qu'il y ait vraiment banquet communiel, il faut que la victime consommée ait un caractère divin, soit devenue en quelque sorte le dieu même auquel elle est consacrée. Or, si la victime romaine est consacrée au dieu, rien n'indique qu'elle devienne un habitacle divin ; elle n'est pas dieu elle-même.

Au culte public se rattachent les sacra popularia, intermédiaires entre les sacra publica, et les sacra privata. Célébrés par les habitants d'un même quartier, ils s'adressent en particulier aux Lares compitales, protecteurs des rues et des carrefours, et prendront sous l'Empire une grande importance. Beaucoup de fêtes rustiques, Cerealia, Ambarvalia, Saturnalia, s'y rattachent.

13. Tandis que dans les sacra publica les prêtres seuls agissent, qu'aux sacra popularia toute la population prend une part joyeuse, les sacra privata ne dépassent pas l'intérieur de la famille. C'est la partie la plus intime du culte romain, la plus sympathique, celle qui exerçait le plus d'impression sur les âmes ; c'est par elle, mais non uniquement par elle, que la religion se rattachait à la morale. Le culte des Pénates exigeait une grande pureté ; on n'approchait de leur autel que purifié ; les devoirs leur sont rendus, pour ce motif, de préférence par les enfants et les jeunes filles. Chaque matin, la prière prononcée par le paterfamilias réunit autour de l'autel domestique la mère, les enfants, les esclaves. C'est au dieu Lare qu'elle s'adresse, et cette habitude persiste sous l'Empire ; on voit de bons empereurs la mettre en pratique. Pendant le repas, l'enfant prend quelques parcelles des aliments et les porte sur le foyer qui les consume. Pendant ce temps les convives observent un silence religieux. Les fêtes de famille sont nombreuses et la religion n'est exclue d'aucune : kalendes, nones, ides de chaque mois sont marquées par des sacrifices ; anniversaires de naissance, fêtes commémora,

tives des morts de la famille, Saturnales, grossières, mais qui ne dégénérèrent en orgie qu'après que Rome eut appris ce qu'était une orgie ; beaucoup d'autres fêtes d'un caractère à la fois champêtre et familial, réunissent à la même table parents et amis, et parfois maîtres et esclaves. Alors, les Lares sont couronnés de fleurs, on leur offre des gâteaux, du miel, de l'encens. Lorsque le père sacrifie, il n'a pas d'autre enfant de chœur que son fils. Enfin les sacra familia des plébéiens imitent ceux des patriciens, tandis que les fêtes plus étendues de la Gens ravivent le lien du sang et la parenté religieuse entre les branches parfois fort éloignées.

Innocente, chaste, la religion privée entretient l'enfant dans un état de gravité douce et dans cette pureté à laquelle les vieux Romains attachaient tant de prix ; elle atténue la rudesse de la vie romaine en y introduisant une note familière et poétique; enfin elle consacre et resserre la vie de famille, apporte à l'esclavage même quelque relâche.

La valeur morale du culte privé ne saurait donc être mise en doute. Par son action continue et le charme qu'il répand sur la vie de famille, il détermine une ambiance dont les impressions descendent et se gravent plus profondément dans la conscience que n'importe quel enseignement didactique. Et c'est pourquoi nous avons rapproché la question du culte et celle de la morale. Mais il y a plus. Le sentiment religieux, même les cultes familiaux mis à part, n'est point uniquement fait de terreur. Il pénètre jusqu'aux profondeurs de l'âme romaine et, selon l'expression de M. Mommsen, on trouve « au cœur de la religion romaine cette impulsion morale profonde qui amène l'homme à établir une relation entre le crime et le châtiment terrestres et le monde des dieux, et à considérer le crime comme une offense contre les dieux et le châtiment comme une expiation (1). » De fait, il suffit d'ouvrir les yeux pour reconnaître à quel point la religion pénètre tous les actes de la vie morale. C'est à cet esprit religieux que le Grec Polybe attribue la supériorité des Romains sur tous

(1) Mommsen, Histoire romaine, t. i, p. 219.

VIIT. LA RELTGION ROMAINE ^D>

les autres peuples (1). Il admirait surtout, eu Grec qui n'a point d'illusions sur la probité de ses concitoyens, l'honnêteté des Romains en matière d'argent : le seul serment, où l'on prenait les dieux à témoin, était plus efficace que toutes les cautions. Le droit fécial, essentiellement religieux, marque un progrès admirable sur l'ancienne brutalité, il interdit les agressions, entoure la déclaration de guerre de délais et de formalités, fait d'un traité un acte religieux, de sa violation un sacrilège ; c'est un code du droit des gens. Ternir la pureté du foyer conjugal est une offense à Vesta. Le coupable condamné est maudit, comme excommunié. Môme cette malédiction atteint des faits que la loi laisse impunis : sévices exercés par l'enfant contre son père, infidélité d'un client ou d'un patron à remplir ses obligations.

Enfin, et d'une manière générale, comme l'écrit Cicéron, « c'est avec une âme pure qu'il convient d'aborder les dieux, car tout notre être est renfermé dans notre âme. Cela ne signifie pas que l'on ne garde aussi la pureté du corps, mais il importe de bien comprendre ceci : puisque l'âme l'emporte de beaucoup sur le corps, pour garder un corps chaste, il faut avant tout veiller à conserver la pureté de l'âme (2).» Belles paroles, d'un philosophe, il est vrai, mais que ne dément pas ce que l'observation des faits nous donne à connaître de la religion pratique.

Un autre caractère moral de la vieille religion ressort de cette idée, éminemment civique, qu'il y a des fautes nationales, des châtiments collectifs, des expiations, des dévouements collectifs : tel crime, comme la rupture de ses vœux par une vestale, peut entraîner une peste; un fléau dont on ignore l'origine peut avoir pour cause quelque faute privée ou quelque infraction insoupçonnée aux lois divines. En pareils cas, il ne faut pas moins qu'un piaculum public pour apaiser la colère des dieux. Ou encore, pour obtenir la victoire, rien ne sera plus efficace que la devotio d'un chef qui se sacrifie pour le salut commun. La religion est donc la gardienne des lois et la garantie du bien général.

(1) Polybe, VI, lvi.

(2) Cicéron, De legibus, II, x,xxiv.

On conçoit dès lors qu'un jurisconsulte incrédule, comme Scévola, dédaigne les fables poétiques, attache au contraire la plus grande importance au maintien des cultes officiels.

Arrêtons-nous et constatons qu'à Rome, la religion fut la première et la plus efficace police.

Elle fut aussi, en plus d'un cas, la conseillère de l'hygiène, qui bien souvent n'intéresse pas moins la dignité que la santé humaine : lustration des maisons par l'eau et le feu, incinération, pureté corporelle exigée pour les actes religieux, défense d'enterrer les morts dans l'enceinte de la ville, obligation d'entretenir le feu du foyer. Que ces prescriptions aient été triées par les prêtres parmi un plus grand nombre qui à l'origine n'auraient point eu en vue un avantage hygiénique, c'est ce que nous ignorons et ce qu'on ne nous a point démontré. Mais peu importe ici: à prendre la religion romaine à l'époque historique, il est bien peu vraisemblable que de telles rencontres avec les lois de l'hygiène soient purement fortuites. Il est d'ailleurs de ces prescriptions, comme celles d'inhumer les morts hors de la ville, qui sont de date relativement récente, puisque antérieurement l'usage était de les enterrer dans le sol même de la maison.

Enfin les sodalités, ou collèges de petites gens, dont quelques-unes, comme les collèges funéraires, devaient acquérir une grande importance historique, avec leurs cultes particuliers, leurs fêtes, leurs banquets, leurs sacrifices, font naître, entre les déshérités qu'une société aristocratique laissait en dehors des cultes familiaux, quelques germes de solidarité et donnent une existence morale à cette poussière d'hommes.

Il nous est donc permis de conclure qu'il y eut à Rome un accord étroit entre la religion, prise dans son ensemble, aux siècles où elle florissait dans sa pureté, et la morale. Affaiblir la première n'allait pas sans porter atteinte à la seconde. Il y parut quand le scepticisme eut remplacé la foi, et que l'épicuréisme pratique, seul à la port se d'un peuple sans finesse, exerça ses ravages. C'est ce dont un Fabricius avait bien le sentiment, lorsque, au temps des guerres contre Pyrrhus, il entendit pour la première fois parler de cette doctrine.

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