VIII. LA RELIGION ROMAINE
derrière le soleil naturel que Ton adorait, un autre soleil, invisible, purement spirituel, principe de la vie universelle, dont le premier n'est que l'image. C'est cette métaphysique passablement nuageuse qui, dans l'espoir de Julien l'Apostat, devait lutter victorieusement contre le christianisme (J ).
Elle n'était pas à la portée de tous. Mais l'introduction du dualisme dans la pensée religieuse des Latins convenait à l'esprit à la fois pratique et combatif de la race. Le caractère d'énergie qu'avait revêtu le culte de Mithra quand il parvint aux Romains, ne leur était pas moins sympathique. C'était une solution, telle quelle, mais une solution, du problème du mal, suffisante pour la foule, capable aussi de séduire des esprits cultivés. La démonologie perse, armées d'Ormuzd et d'Ahriman, avait été acceptée parle néoplatonisme.
Le dualisme fournissait à la morale ce fondement solide auquel les Romains semblent avoir aspiré de tout temps, mais que leur paganisme ancien ne leur avait fait qu'entrevoir. Impérative, la morale mithriaque apportait un appui appréciable au bien général, c'est-à-dire au bien de l'État. Cette morale recommandait la pureté, primitivement rituelle, puis spirituelle ; la chasteté ; l'action, puisque le monde est le théâtre d'une lutte perpétuelle ; la vérité, que symbolise Mithra, comme Ahriman l'esprit de mensonge (2).
Enfin les promesses de vie future étaient formelles, non moins que les assurances du châtiment et de la récompense, qui affermissent les consciences et satisfont l'esprit de justice. L'âme du juste, guidée par Mithra et purifiée de sphère en sphère, parvenait jusqu'à Ormuzd, tandis que celle du pécheur, avec son corps ressuscité à la consommation des temps, devait être, comme Ahriman lui-même, anéantie dans les flammes. S'adressant à tous, le mithriacisme flattait ce besoin d'égalité et de relèvement qui fut aussi un élément de succès pour le christianisme.
Le culte affectait un caractère mystérieux. On le célé-
(1) Cf. Cumont, Théologie solaire du paganisme romain, 1909.
(2) Cumont, Religions orientales, p. 229 sq.
brait dans des grottes naturelles ou dans des cryptes artificielles. Il comportait un baptême par l'eau et par le sang, la confession, des repas liturgiques, prescrivait la pénitence et la fraternité entre initiés. La plus frappante cérémonie de l'initiation semble avoir été le taurobole, que rappelaient des pratiques du même genre dans les cultes de Bellone et de la Magna Mater : au-dessus de l'initié, enfermé dans une fosse, on immolait le taureau, et, au moyen de planches percées de trous, l'homme était inondé du sang tout chaud de la victime. L'initiation comportait une foule d'épreuves et sept degrés : corbeaux, intimes, soldats, lions, perses, coursiers du soleil, et enfin Pères.
24. Une conséquence de la diffusion des cultes orientaux fut le rajeunissement de la magie et le triomphe de l'astrologie. Cette dernière bénéficiait du prestige scientifique dont s'entourait le culte solaire. Les légions de mauvais esprits du mithriacisme, son Esprit du mal auquel on devait rendre un culte, apportaient à la magie un puissant secours. L'adresse manuelle des Orientaux, des applications ingénieuses de la mécanique, contribuèrent aussi à lui donner crédit. Elle fut l'inspiratrice de mille pratiques absurdes, monstrueuses et criminelles. On poursuivit souvent magiciens et astrologues, mais la plupart des empereurs furent les premiers à n'entreprendre rien sans consulter ceux-ci. On sait du reste que la volonté des empereurs chrétiens fut impuissante à guérir des maladies inhérentes à l'esprit humain.
25. Le fait dominant parmi cette effervescence religieuse, c'est l'acheminement de tous les cultes vers l'unité divine. En s'améliorant, le paganisme ruine son principe et ouvre la voie au christianisme.
Très souples, les religions orientales cherchent et réussissent en partie à s'adapter à tous les besoins religieux qui remuent profondément ces générations. C'est même à ces besoins qu'elles doivent ce qu'elles ont de meilleur, beaucoup plus qu'à leurs principes originels.
Longtemps réfractaire à l'idée de l'unité divine, conçue par les philosophes, mais considérée par la foule comme une impiété, l'esprit humain s'y ralliait progressivement. Tous les syncrétismes partiels que l'histoire relève, en Occi-