VIII. LA RELIGION ROMAINE
dent comme en Orient, ne sont que les étapes d'une transformation si importante. Favorisés par l'unité romaine, ils se multiplient sous l'Empire et c'est surtout l'ouvrage inconscient de la foule, un peu aussi celui des politiques. En ce qui concerne l'Orient, le syncrétisme n'est pas une crise, mais un mode habituel du développement des religions. Avant de passer à Rome, elles se sont déjà pénétrées, modifiées, complétées mutuellement. Théologie astronomique, génies bons et mauvais, purifications, sont un bien commun à plusieurs. Il n'est pas jusqu'au judaïsme, répandu çà et là, dont elles n'aient subi l'influence. Puis, dieux orientaux et occidentaux se rapprochèrent. De même que le Zeus grec s'était assimilé l'obscur Jupiter latin, l'Ammon de Thèbes réunit en sa personne trois grands dieux d'Egypte, de Grèce et de Rome, et sur l'Aventin, sous le nom de Jupiter Dolichenius, on adorait une fusion du dieu capitolin et du grand dieu syrien de Doliche ; à Baalbeck, c'est Baal qui lui aussi s'identifie à Jupiter Optimus Maximus. A Carthage, Virgo Cœlêstis se confond avec Cybèle.
En résumé, le syncrétisme s'opère par un double procédé. Le premier est la dénationalisation des dieux et leur assimilation. En diminuant le nombre des dieux, il favorise la marche vers le monothéisme. Le second est beaucoup plus hardi. Aux yeux de leurs adorateurs respectifs le Baal syrien, Isis (una quœ omnia), Sérapis (Zeus Sêrapis), Mithra sont chacun le dieu unique. Les autres déités, auxquelles on ne refuse pas le culte, sont considérées soit comme des noms différents du dieu unique, soit comme des génies secondaires.
C'est ainsi que, sans manquer à la logique, un dévot peut se faire initier aux mystères de plusieurs cultes, exercer même plusieurs sacerdoces : c'est la divinité qu'il honore, et plus variés sont les modes qu'il emploie, plus il croit l'honorer. Ce paganisme n'est donc qu'un reflet du paganisme ancien, presque une survivance.
Enfin, sous l'influence de la théologie solaire, ces dieux en viennent à n'être plus que des noms du soleil. Attis, par exemple, identifié à Mithra, l'est du même coup a Osiris, a Pan, à Adonis, et réciproquement. Tous viennent se
perdre en Mithra, ce génie perse delà lumière, devenu, par une fortune merveilleuse, la source de toute lumière matérielle et spirituelle.
26. Si nous considérons d'un regard d'ensemble le paganisme romain au ive siècle, nous constatons que la vieille religion ne subsiste qu'à titre officiel, toute vie s'en étant retirée. Seuls les cultes familiaux demeurent vivaces : on reste attaché à des coutumes très anciennes et qui font partie de la vie intime. Le campagnard demeure en général fidèle aux vieilles pratiques parmi lesquelles beaucoup relèvent du naturisme et que le christianisme détourna, autant que possible, de leur sens originel au profit du culte des saints. La philosophie, devenue la servante de la religion, a gagné en extension ce qu'elle a perdu en profondeur. Sa dignité s'est abaissée d'autant. La plupart des esprits cultivés se rattachent au néoplatonisme qui respecte le culte et fait alliance avec les mystères. L'adoration des elementa, eau, terre, air et feu, représentée, suivant Firmicus Maternus, par les cultes d'Egypte, de Phrygie, de Syrie, de Carthage, de Perse enfin, est la base même du syncrétisme, où doctrine et dignitaires se fondent. Un dieu unique (1), sous des noms et des aspects divins, en particulier sous la figure du Soleil, préside aux destinées du monde, imprègne toutes choses de son principe vivifiant, d'où émanent les âmes humaines: celles-ci, grâce à la pureté, retourneront à ce principe, sans perdre toutefois leur personnalité et jouiront du bonheur éternel, dans la contemplation du Divin. Cette pureté est due à l'observance des rites et à l'innocence de la vie. Les plus efficaces purifications ne se trouvent que dans les mystères, auxquels sont conviés tous les humains. En face de ce monde spirituel, dieu central, dieux secondaires et génies, constituant l'armée du bien, se dresse l'armée du mal, les esprits pervers, contre lesquels il faut lutter mais auxquels on doit ne point refuser un culte, dont on détourne la malveillance au moyen de sacrifices sanglants et même de sacrifices humains, comme dans le culte syrien où ils se perpétuent
(1) Même syncrétisme pour l'esprit du mal. Cumont, Religions orientales, p. 387, n. 37.