VIII. LA RELIGION ROMAINE
du 111e ou ive siècle, croyait à la réalité de leur existence et de leur rôle ? Evidemment non, dit le bon sens. Relégués dans un éloignement tout mythologique, plus symboliques donc que réels aux yeux mêmes de leurs fidèles, susceptibles de se fondre les uns dans les autres, qu'ont de commun un Osiris, un Attis, avec la personne historique, venue dans un temps qui n'est pas celui où se forment les mythes, dont l'existence réelle, concrète, nullement symbolique, dont la parole recueillie et transmise, étaient, dès les premières prédications, la base même de renseignement chrétien, sans lesquelles tout l'édifice s'anéantissait ? Supposons même un instant que la légende eût transfiguré le Christ, il importe seulement ici de savoir comment se l'imaginaient les chrétiens, comment la doctrine officielle le proposait à la croyance. Le Christ était en outre le modèle idéal offert, en exemple à l'humanité. Et ces prétendus Sauveurs? Tout au plus des symboles de la rénovation de l'âme par l'épreuve, figurée par la mort et la résurrection du dieu, perpétuée par les degrés de l'initiation. C'est d'une manière adventice que la morale, par un généreux effort de la conscience humaine, s'est ajoutée à leur culte. Encore faut-il faire cette réserve que la cathartique des mystères, tout en se spiritualisant, ne se libéra pas entièrement du simple ritualisme. On distingue, tant dans les repas mystiques que dans la purification taurobolique, la trace de conceptions primitives, peut-être totémiques. La ressemblance n'est donc qu'extérieure avec les sacrements chrétiens de même ordre, institués dans des circonstances bien définies, à une époque où l'on n'avait plus le sens des cultes primitifs, et en prolongement très direct, du moins quelques-uns, des cérémonies de la religion juive, imitées dans la forme, modifiées dans l'esprit.
La morale du culte de Mithra, issue du dualisme perse, est impérative et beaucoup plus inhérente à cette religion que dans les autres cultes d'Egypte ou de l'Orient proprement dit. Mais le dualisme, qui divinise l'esprit du mal et en prescrit le culte, du moins pour le conjurer, est en horreur au christianisme orthodoxe. S'il reparaît, parce que l'hypothèse a toujours séduit certains esprits, c'est dans les sectes, aussitôt combattues. Différence de nature,
donc, entre le Satan des juifs et des chrétiens et l'Ahriman des Perses, ressemblance extérieure et superficielle.
L'esprit du christianisme comparé à celui des cultes orientaux ne présente pas moins des différences foncières. S'il existe une sorte de fraternité entre les mystes, la charité, l'amour du prochain sont chrétiens. L'histoire romaine est une conquête continue, d'abord politique, puis législative et morale du droit naturel sur le droit conventionnel. S'il y a, et il y a, progrès du paganisme sous le rapport de la fraternité humaine, il faut en faire honneur au progrès général. Rien cependant ne pouvait faire prévoir la floraison subite de l'amour évangélique ni la floraison d'institutions charitables, qui pour couvrir le monde romain n'ont besoin que de la liberté. Si en dernière heure Julien tente d'introduire ces vertus dans le paganisme, il est forcé d'y employer la contrainte, et dans ce zèle entre autant de haine du christianisme que d'amour de l'humanité.
L'égalité spirituelle que le syncrétisme établit entre les hommes n'est que relative. Pour posséder la plénitude des avantages religieux dont il dispose, l'initiation est nécessaire, non une instruction à la portée de tous comme pour l'accès au christianisme où suffît au besoin une bonne disposition dûment constatée. L'initiation véritable suppose une culture assez développée.
De plus elle constitue un titre aristocratique. Aristocratie non pas sociale, évidemment, et c'est un progrès, puisque tous sont appelés, mais aristocratie morale et intellectuelle. Le myste se considère comme à part des autres hommes, il s'égale en quelque sorte à Dieu, il est porté à mépriser les autres hommes, d'où cette conséquence, qui creuse encore le fossé entre l'esprit païen et l'esprit chrétien, l'absence totale dans le premier de cette humilité dont le second fait l'indispensable complément de toute vertu.
Il y aurait assurément, nos lecteurs le savent, bien d'autres choses à dire. En signalant quelques points, parmi les moins controversables, nous avons voulu, succinctement et simplement, indiquer qu'entre le syncrétisme et le christianisme, tant dans les doctrines que dans l'esprit, existe non une différence de valeur, mais une différence de nature.