IX. CELTES, GERMAINS, SLAVES
et on suspendait la tête et la peau à quelque arbre ou à quelque perche dans le voisinage du sanctuaire (1). » Un cheval de bronze trouvé à Nieuvy (Loiret) porte la dédicace : au dieu Rudiobus ; toutefois, ajoute M. Renel (p. 194), « s'il n'est pas établi que Rudiobus ait été un dieu étalon, par contre il est très probable que la forme primitive d'Épona a été celle d'une déesse-jument. » Cette Épona, représentée à cheval, fut très vénérée par les soldats à l'époque gallo-romaine.
A Châtillon-sur-Seiche (Ille-et-Vilaine), ce sont deux petits bovidés en bronze qui ont été exhumés d'un dépôt de l'âge du bronze; même trouvaille un peu plus ancienne dans le voisinage de Posen. A la fin de cette période, des croissants de pierre ou d'argile abondent en Suisse et en Savoie. « Depuis les découvertes de M. A. Évans dans les stations égéennes, il est permis de les classer parmi les objets du culte... A. Évans y voit une représentation plus ou moins complète de la tête de bœuf des sacrifices (2). » A l'Officio (Almérie), un autel adossé à un mur est muni de cornes de consécration (début du bronze). Une plaquette d'argile des Baléares porte entre les deux cornes un pédoncule qui supportait probablement une double hache. De petites hachettes votives ont été retirées des dolmens armoricains comme des grottes Cretoises. A Bologne, en Allemagne, la hache est mise en rapport avec des symboles solaires, de même sur de nombreuses monnaies gauloises ; elle est donc un très ancien fétiche.
MM. Renel et Reinach pensent que le taureau a été le dieu protecteur des Taurici Celtibères, des Taurini de la Gaule cisalpine, et des Taurisci des bords de la Save ; le castor l'aurait été des Bibroci et des Bébryces, le corbeau des Branno vices de Lyon, et le sanglier des Eburones des Ardennes.
Les monnaies gauloises portent souvent des figures animalistiques : cheval, taureau, sanglier ; les enseignes barbares de l'arc de triomphe d'Orange sont surmontées du cheval et du sanglier. On cite dans l'Isère un Mercure
(1) Renel, op. cit., p. 190.
(2) Déchelette, op. cit., t. n, p. 474, 475.
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Artaios, ou oursin, et un Mercure Mocus ou porcin à Langres. Les appellations connues Artorix, roi des ours, et Artogénos, fils de Tours, sont aussi à signaler. Le corbeau se montre en Gaule l'inspirateur des héros qui fondent les villes, il connaît les bons emplacements, les bonnes causes, les bons remèdes : or les oiseaux d'augure sont probablement d'anciens dieux (1).
On signale vingt-six taureaux de bronze à trois cornes (donc fétiches), originaires du centre, de l'est et de l'Allemagne ; le taureau aux trois grues, Tarvos Trigaranos de l'autel dit de No/tre-Dame de Paris, représente certainement un animal divin, de même que le monstre hideux de Noves (Vaucluse) aux traits rappelant ceux de l'ours. Quand l'anthropomorphisme prévalut, l'animal devint le compagnon de la divinité désormais humanisée qui souvent revêtit ses livrées. « Une déesse Artio, trouvée près de Berne, est figurée auprès d'une ourse ; une déesse analogue à la Diane romaine, découverte dans les Ardennes, chevauche un sanglier ; le dieu gaulois de l'autel de Reims, entre Apollon et Mercure, porte des cornes de cerf... Sur un autel du ier siècle après Jésus-Christ, où sont représentés les douze dieux romains, est sculpté un serpent à tête de bélier qui doit être un grand dieu gaulois ... Les Bretons insulaires au temps de César élevaient des poules, des oies et des lièvres sans oser les manger (2). »
2. De curieux menhirs anthropomorphes ont été découverts dans le Tarn, l'Aveyron et l'Hérault. Leur forme ovale varie de 1 mètre à 2ra 10 ; ils sont grossièrement sculptés sur les deux faces et paraissent dater de l'âge du bronze. « Simples idoles, images des premiers dieux adorés dans notre pays, voilà ce qu'étaient sans doute les statues menhirs (3). » On en a retrouvé également près de La Spezzia (Italie), en 1905.
Les gravures rupestres des hautes vallées qui avoisinent Je col de Tende : têtes de bovidés, charrues à bœufs, fau-
(1) Cf. Renel, op. cit., p. 205.
(2) Orpheus, p. 169-170.
(3) Renel, op. cit., p. 230
cilles, rouelles, et celles de Bohuslân (Suède) sont interprétées par M. Déchelette, comme des images votives offertes, dès le début du bronze, par les Ligures cultivateurs, à quelques divinités agricoles (1).
Un buste de femme portant au cou un triple collier a été découvert à Saint-Avold, il porte une dédicace à une source sacrée : c'est la déesse Sirona. Un dieu au maillet, Sucellus, ou «le bon frappeur», très répandu en Gaule, est dit le père de la race celtique : souvent un loup, un chien ou un coq paraissent à ses côtés. Sa parèdre est appelée Nantosveltaur sur des inscriptions en Allemagne. Ils sont représentés de compagnie à Alise : lui, serrant une courte épée, elle portant une corne d'abondance. Sur les monuments gallo-romains les divinités sont parfois groupées par trois ; l'autel de Dennevy montre trois personnages, dont l'un a une tête de face accostée de deux profils. Les Mères (Matronœ) étaient la personnification des forces divines éparses dans les campagnes, les sources et les forêts. On les figurait souvent aussi groupées par trois ; elles présidaient à la fécondité et à l'abondance : les fées du moyen âge sont leurs héritières naturelles. Rosmerta est associée à Mercure, Sirona à Apollon, Damona à Borvo, etc.
Que de divinités nous resteront toujours ignorées ! Dieux locaux, esprits des champs, des bois et des eaux, variant leurs noms et leurs fonctions avec les clans et les pays : voilà en grande partie l'ancienne religion populaire de la Gaule. On voit donc qu'il ne faut point prendre comme résumant la religion panceltique la triade rapportée par Lucain (Pharsale, I, 444 sq.) : les cruels Teutatès, Esus et Taranis, adorés des peuplades situées au nord de la Loire.
Selon Tite-Live (xxm, 24), les Boïens (Bohême actuelle) auraient déposé dans leur temple le plus vénéré les dépouilles et le crâne du général romain vaincu en 216 avant Jésus-Christ, en Italie. Les Gaulois pratiquaient la divination par le corbeau et l'aigle, et môme les Bretons par la course du lièvre ; ils interrogeaient (2) les
(1) Déchelette, op. cit., t. n, p. 496.
(2) Cf. Justin, 1. XXIV, c. iv, 3; Dion Cassius, lxii, 6; Diodore, v, 31.
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entrailles des victimes et ajoutaient foi aux songes. Lucain décrit dans un bois sacré, des troncs, d'arbres grossièrement sculptés pour représenter les dieux (1) ; César (2) parle de plusieurs simulacra de Mercure, peutêtre des amas de pierres ou des menhirs. Les druides de Tîle de Mona priaient les bras levés vers le ciel (3). Athénée, Dion Cassiu^, César et Tacite nous rapportent que les Gaulois sacrifient aux dieux des criminels (probablement pour venger les dieux lésés par eux), parfois aussi des innocents en vue d'apaiser les dieux irrités et des prisonniers de guerre, devenus ainsi esclaves du dieu vainqueur (4). Un curieux usage consistait à se prêter entre eux des sommes remboursables dans l'autre monde (5). Selon Pamponius Mêla, des parents se jetaient parfois dans le bûcher où se consumaient les restes de leurs proches, dans l'espoir d'aller plus vite vivre avec eux (6). La vie future paraît bien avoir été dans la pensée des Gaulois une sorte de continuation de celle d'ici-bas ; les druides enseignaient, cependant, que l'esprit des braves peut venir se réincarner dans le corps d'un guerrier. « Le rite de l'inhumation demeura en usage dans toute l'Europe au moins pendant la première moitié de l'âge du bronze (de 2500 à 1500 environ avant Jésus-Christ). En France, l'incinération ne prévalut même que pendant l'âge du bronze IV (7). On doit donc croire que la coutume de l'incinération a pris naissance spontanément et sans doute sous l'influence d'idées religieuses chez plusieurs peuples de l'Europe et de l'Asie. L'Armorique paraît avoir été un de ses plus anciens centres de diffusion dans l'Europe occidentale. Déjà aux temps néolithiques, les dolmens bretons contiennent plus d'incinérations que de squelettes inhumés... L'âme ou le
(1) Pharsale, ni, 412.
(2) De bello gallico, vi, 17.
(3) Tacite, Annales, xiv, 30.
(4) Sous un autel des environs d'Apt étaient enfouis huit crânes humains, Renel, op. cit., p. 358.
(5) Valère Maxime, n, 6, 10.
(6) Chrorographia, ni, 2.
(7) Cette quatrième période de l'âge du bronze s'étend, d'après M. Déchelette, de 1300 à 900.