I. LA RELIGION DES PRIMITIFS
comme prohibés et défendus. La croyance que nous analysons ici sous le nom de magie est l'efficacité nécessitante en générale, la magie au sens large.
Les croyances magiques du primitif sont ordinairement réparties en deux classes. Tantôt le non-civilisé s'imagine réaliser ce qu'il désire en en produisant l'image ; c'est ce que l'on appelle la magie irnitative. Tantôt il s'imagine qu'il a toute puissance sur un objet à condition d'en posséder une partie ; c'est ce que l'on appelle la magie sympathique. La magie irnitative procède par ressemblance ; la magie sympathique, par contact. C'est par la magie irnitative que l'on opère l'envoûtement. Dans l'Amérique du Nord, à Java, dans l'Inde, etc., pour tuer un ennemi on perce une image de bois ou de toute autre matière qui le représente. On facilite les naissances, dans divers endroits, en berçant sur ses genoux une poupée de coton rouge ; on fortifie l'enfant en entourant le père, immédiatement après la naissance, de soins variés (couvade, amphidromie, etc). On rend plus abondante la chasse, la pêche, en mimant ou en représentant les divers actes qu'elles comportent, en Colombie, au Cambodge, chez les Dayacks, et ailleurs. On assure la croissance des plantes, des animaux, par les cérémonies dont on entoure certaines images qui les représentent et qui sont censées produire la fécondité, tel est l'Intichiuma des Australiens. Les naturels de Galela se donnent un doigté excellent pour leur luth monocorde en se frottant les doigts avec la cendre des araignées à longues pattes. La magie sympathique n'inspire pas moins de croyances et de pratiques. Les dents, les cheveux, les ongles sont les parties de la personne les plus employées pour atteindre la personne même. En Nouvelle- Guinée, chez les Natchez, on fait de la pluie en jetant de l'eau en l'air, en faisant des nuages de fumée, etc. Certains mots, qui ont été en contact avec la personne qu'ils désignent, passent pour la rendre présente, et sont d'un emploi dangereux si elle est redoutable. Le sorcier est l'homme qui utilise le plus ces diverses croyances. Il guérit, en s' appuyant sur elles, les maladies, conjure les malheurs, produit les événements heureux. Il devient ainsi parfois
le grand chef, le grand roi, le dieu dispensateur du bonheur dont il a le clef.
La magie provient de la difficulté que nous avons remarquée chez le primitif, non plus seulement de voir les objets réels, mais encore de discerner la valeur des diverses successions. Il est victime de successions et de ressemblances fortuites, qu'il assimile à des ressemblances causales et essentielles. Ce qui se succède en son cerveau, en vertu de la loi d'association des idées et des images, lui paraît nécessaire. La succession que lui présente la nature, par suite des circonstances, lui devient constante. Le « sauvage pense comme l'enfant et presque comme l'animal par consécutions d'images, et sa pensée ne peut, comme celle de l'enfant, se rectifier et se mûrir au contact d'une pensée adulte (1). » Il faut d'ailleurs observer que certaines consécutions d'images fréquentes constituent les propriétés même des choses. Ainsi le pouvoir magique qui est attribué au feu, d'écarter les bêtes féroces, correspond à son efficacité réelle. Enfin l'animisme" se mêle fréquemment à cette conception et fait de l'activité magique une sorte d'opération personnelle et miraculeuse d'un esprit déterminé.
11. Les tabous. — Sous ce nom on désigne la croyance à certaines interdictions magico-religieuses dont sont frappés certains objets, tenus comme sacrés. Il ne faut pas le confondre avec toute défense ni avec les règles de conduite. Le mot tabou est emprunté au dialecte tongan, mais la même chose est désignée en divers endroits par un autre vocable (pamali, en Mélanaisie; wakan, dans l'Amérique du Nord, etc.). Les objets qui sont tabous sont sacrés parce que redoutables ; le primitif croit qu'ils contiennent des forces ou des esprits dont il est dangereux de s'approcher, mais qu'il peut être précieux de savoir utiliser. Tout peut, pour le primitif, devenir tabou. Les rois et les dieux, considérés comme sacrés, ne doivent être approchés que par certaines personnes, et avec des cérémonies qui rendent ce contact non dangereux. Les étrangers sont atteints des mêmes interdictions, en Afrique, en Nouvelle-Guinée, etc.,
(1) L. Marillier, Grande Encyclopédie, art. Religion, p. 347.