‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 26 sur 239 · II. LA RELIGION DES PRIMITIFS · texte numérisé non relu

II. LA RELIGION DES PRIMITIFS

constituent une grande partie de ses habitudes d'implorer et de nécessiter l'action divine. Mais la magie n'est pas pour lui tout le culte. Son attitude en face de l'univers ne consiste pas exclusivement à canaliser des forces mystérieuses comme le pense l'école sociologique, il les implore aussi. La prière, la demande, le sacrifice offrande et communiel, le don des prémices reconnaissent en Dieu le dispensateur du bien et implorent de son souverain domaine le bonheur pour ses sujets. Mais il est vrai de dire que la vision imparfaite qu'il a des choses, l'idée très grossière qu'il se fait parfois des besoins des dieux et de leur puissance lui inspirent souvent un culte alimentaire et fétichiste, et qu'enfin, s'il implore ses dieux, il est aussi content de les atteindre par une efficacité magique qui nécessite leur action. Ici encore le primitif est bien un homme qui croit en Dieu et l'honore, mais dont la raison enfantine imagine un culte qui a certains aspects puérils. 15. La morale. — Les prescriptions par lesquelles l'activité du primitif se trouve liée sont également diverses et confuses. Pour lui, des obligations existent qui atteignent sa liberté et dont la violation lui fait contracter une souillure, encourir le mérite et le démérite. Il connaît la responsabilité. Quant au code moral, on ne peut non plus nier qu'il contient certaines exigences claires ou obscures de la loi naturelle. Ainsi le culte envers Dieu semble obligatoire à la plupart des sauvages ; les tabous lui sont sacrés. Est-ce uniquement crainte révérentielle ? Il faut, du moins en certains cas, faire appel à des raisons plus élevées : l'idée du domaine de Dieu inviolable, de la propriété, enfin et surtout, d'un ordre de choses qui doit être respecté, toutes considérations qui sont d'ordre proprement moral. Le sauvage ne se sent pas libre vis-à-vis du monde invisible ; des dieux supérieurs, des esprits divers lui inposent leur volonté ; il tient qu'il est bien de leur obéir. C'est là un sentiment religieux et moral auquel la crainte s'ajoute comme élément dominateur, mais qui suppose, au moins rudimentaire, une conscience morale.

La morale familiale n'existe pas moins pour eux que la morale religieuse. L'instinct familial est puissant chez le primitif bien qu'il n'ait pas les exigences désirables au

point de vue de la fixité et de l'organisation. Il comporte diverses prescriptions. L'une, la loi d'exogamie, oblige à prendre femme en dehors du clan et de la famille. On a donné diverses explications de cette coutume universellement répandue. De nombreux tabous protecteurs environnent l'enfant jusqu'à l'initiation qui inaugure sa vie sociale. Le mariage contracté n'exclut pas d'ordinaire la polygamie, mais souvent, comme chez les Bantous, il prohibe les rapports incestueux, l'adultère, les relations conjugales pendant la grossesse. Le divorce est à peu près reconnu partout. C'est là certes un code de morale familiale qui comporte bien des lacunes et qui est mêlé à de nombreux tabous ; mais ne devine-t-on pas, jusque sous ces défenses, les exigences de la justice, des droits de l'enfant, la délicatesse un peu confusément sentie et maladroitement exprimée de la conscience morale ?

Enfin la société primitive est organisée suivant un ordre et cet ordre est lui-même sacré et doit être respecté. Chez les Bantous, par exemple, « l'affront, l'insulte, la calomnie, le vol, les agressions violentes, les empoisonnements, les ensorcellements, l'homicide sont regardés comme des choses défendues (1) » et punissables. Une justice sociale existe qui frappe les transgresseurs de cet ordre. Pour reconnaître les coupables on a souvent recours à des procédés magiques (ordalies, épreuves par le poison, etc.). Ces derniers témoignent que les dieux et la nature participent à l'instinct de justice distributive qui anime l'âme du sauvage. Les dieux ne sont donc pour lui, ni totalement immoraux, ni absolument amoraux.

Ainsi le sauvage possède un sentiment de l'ordre et de la valeur des choses, croit à une hiérarchie de valeur et d'excellence entre les êtres. Il est vrai que ces diverses prescriptions sont mêlées à une cruauté, une dissimulation qui déconcertent et qu'elles sont d'autre part mises sur le même pied que des défenses bizarres et purement rituelles. Les péchés du primitif sont nombreux et divers. Le pénitent Kikuyu s'accuse « d'un serpent qui a traversé son chemin, d'une grenouille qui s'est jetée dans son

(1) A. Le Roy, La Religion des primitifs, p. 241.

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