III. LES SÉMITES
taie est Lagash (aujourd'hui Teîlo). Ici, les habitants sont des Sumériens, qui furent probablement les inventeurs de récriture adoptée plus tard par les Akkadiens. Leur langue n'est pas sémitique et on ne sait à quelle race il faut les rattacher. Comme il n'existait pas de frontières naturelles entre Shoumer et Akkad, les populations des deux pays se heurtèrent fréquemment les unes contre les autres, jusqu'au jour où la prépondérance des Akkadiens, et par conséquent des Sémites, fut reconnue sans conteste. Des éléments de la religion sumérienne pénétrèrent dans celle d' Akkad et lui donnèrent un aspect différent de celui des autres religions sémitiques, surtout en ce qui concerne la mythologie. Le syncrétisme dont est sortie la religion assyro-babylonienne est donc, à proprement parler, non pas tant la fusion des cultes locaux que l'accueil, au sein du panthéon sémitique d' Akkad, des divinités du pays de Shoumer. Le terme de religion suméro-akkadienne indiquerait assez bien ces origines. Cette pénétration d'éléments étrangers ne dénatura pas la religion babylonienne, qui resta toujours une religion essentiellement sémitique, même après que les rois de la dynastie kassite (au xviie siècle avant notre ère) importèrent à Babylone des divinités plus apparentées à celles de l'Élam et de la Méclie qu'à celles des Sémites (1). Par contre, la littérature religieuse aima à utiliser les légendes et les hymnes de langue sumérienne, ce qui donnait plus de mystère, et partant plus de prestige, au texte sacré. Un grand nombre de mots du rituel ne firent que sémitiser les termes sumériens correspondants. Les prêtres se piquèrent de recourir à cette langue disparue pour leurs formules magiques ou divinatoires. Ainsi se forma une langue artificielle qu'il serait imprudent de considérer comme représentant le sumérien classique, dont les vrais témoins sont constitués par les textes de Lagash.
4. Si la religion babylonienne et, à sa suite, la religion assyrienne sont une simple branche des religions sémitiques,
(1) On retrouve des divinités élamites parmi celles qu'énumèrent les tablettes magiques de la bibliothèque d'Ashourbanipal à Ninive (spécialement dans la tabl. vm de la série shurpu).
nous ne serons pas étonnés de trouver chez elles les idées communes aux Sémites concernant la divinité et les rapports entre celle-ci et les hommes. Il semble que les Sémites ont adoré, aux origines, un seul dieu dont le nom, £7, se retrouve chez les anciens Arabes, les Araméens, les Phéniciens, les Hébreux et les Cananéens. La forme originaire de ce nom, probablement il, s'est conservée dans le babylonien et l'assyrien, ilu. Mais tandis que, chez les autres Sémites, le mot El (devenu avec le temps un simple appellatif pour signifier «dieu » en général) persistait, en maint endroit, comme personnalité distincte, on ne voit pas que, dans la religion assyro-babylonienne, le mot ilu ait exprimé autre chose que le nom commun « dieu ». C'est une épithète qu'on accole à toute divinité comme à tout être participant de près ou de loin à la nature divine. Ce n'est pas le nom propre d'une personnalité du panthéon. Le terme « Dieu» avec une majuscule n'existait pas en Babylonie ou en Assyrie. On connaissait des dieux, on ne connaissait pas Dieu. Les traces du monothéisme primitif avaient disparu de ces terres où, de toute antiquité, nous assistons à la floraison du polythéisme le plus exubérant. Il fallut qu'Abraham quittât Our en Chaldée, pour sauvegarder la notion du vrai Dieu. Sans doute, certains esprits plus raffinés cherchèrent à restreindre cette multiplication scandaleuse des entités divines. Parfois on vit tel dieu, spécialement le dieu de Babylone, Mardouk, prendre le premier rang parmi ses congénères et chercher même ,à concentrer en sa personne leurs attributs ou leurs noms; mais ces usurpations passagères, tout en reléguant dans l'ombre les autres personnalités du panthéon babylonien, ne les supprimaient pas. Les cultes locaux, dont nous avons signalé la persistance à travers toute l'histoire, sauvegardaient les dieux des diverses cités. Les soidisant « tendances monothéistes » de la religion assyrobabylonienne se ramènent à la manie assez naturelle de hiérarchiser les divinités pour les soumettre au dieu de la ville. Un texte de basse époque (1), qui assimile à Mardouk
(1) Texte n° 47.406 dans Cuneiform texts du British Muséum, (xxiv, pi. 50) ; cf. P. Dhorme, La religion assyro-babylonienne, p. 99,