III. LES SÉMITES
par « le Fleuve divin », plutôt que par « le dieu-fleuve ». Le feu, lui aussi, jouit d'un culte en Chaldée. On savait, comme dans le mythe de Prométhée, que le feu venait du ciel, car on considérait le dieu-feu comme un fils du dieu du ciel, Anou. Il était le messager des dieux, car, de même que le dieu Agni chez les Indo-Européens, il servait d'intermédiaire dans les sacrifices : les offrandes passaient par la flamme pour se transformer en fumée et atteindre les narines des dieux. Dans la magie, qui contamina de bonne heure les cultes chaldéens, le feu consumait le symbole ou l'image du sorcier et de la sorcière dont on redoutait les envoûtements. Enfin le feu sacré, la lampe du sanctuaire,brûlait dans les temples devant les images des dieux. Sur les termes qui délimitaient les champs, on représentait le dieu du feu par la lampe dont une petite ouverture laissait échapper la flamme.
L'eau, le feu n'avaient pas une personnalité très accusée. Par contre, le dieu du vent, de la pluie, des orages était nettement conçu sur un type humain. C'était le dieu Hadad qui devait se répandre à travers tout le monde sémitique et, comme nous le verrons, lutter contre Iahvé dans la revendication monolâtrique. On l'entendait gronder dans ces tonnerres que les Israélites appelaient « la voix de Iahvé ». L'éclair était son arme étincelante, comme la foudre était l'arme de Jupiter. Il le brandissait de la main gauche sous la forme d'un trident de feu, tandis que sa droite soulevait la hache. Les Hittites d'Asie-Mineure représentaient sous les mêmes traits leur dieu national, Teshoup. Comme l'Indra des temps védiques, il était aussi symbolisé par le taureau, ce qui donna naissance au culte des veaux d'or chez les Syriens et les Hébreux. Nous aurons à reparler de ces cultes taurolâtriques, issus du culte du dieu Hadad, quand nous étudierons les Araméens (n, § 3).
Enfin, la terre féconde avait aussi ses divinités. Une déesse, Nisaba, présidait aux céréales et correspondait à Cérès. Un dieu, fils de l'Apsou, le dieu Doumouzi, représentait l'épi qui, malheureusement, n'était pas « de la faux respecté». De là, les lamentations sur sa mort : seul, parmi les dieux, il avait le triste privilège de mourir, car son
compagnon d'infortune, Gishzida ou Ningishzida, n'était qu'un doublet de sa personne. Sous son nom de Tammouz, le culte de ce dieu tellurique se répandit à travers la Phénicie et pénétra même dans le temple de Jérusalem. Les Grecs le connaîtront sous le vocable phénicien d'Adonis, « le Seigneur ». Nous insisterons sur ce personnage dans le paragraphe consacré aux cultes phéniciens (m, § 3). Qu'il nous suffise de remarquer que les rites de deuil et de désolation sur la mort de Tammouz sont déjà en germe dans les pratiques babyloniennes. Nous possédons un recueil d'hymnes et de prières qui ne sont autres que les lamentations sur cette mort. Il y apparaît à la fois sous les traits d'un Osiris et d'un Adonis babyloniens.
13. Dans cette revue trop rapide du panthéon babylonien nous avons vu que le rôle de l'animisme dans la constitution de ce panthéon est très restreint ; encore s'agit-il de l'animisme dans son sens le plus large. L'application du principe de causalité qui cherche un agent sous les phénomènes et du principe de l'ordre qui donne à certains êtres le pouvoir de régenter les forces de la nature et d'organiser le monde, tel est le point de départ de l'invention de la plupart des dieux. Quiconque n'est pas aveuglé par l'esprit de système ne pourra trouver trace de totémisme dans la psychologie religieuse du Babylonien ou de l'Assyrien. Sans doute, dans les représentations figurées, telle déesse sera symbolisée par un oiseau, telle autre par un chien. Un capricorne est le symbole d'Êa, un lion celui de Nergal, un taureau celui de Hadad, un scorpion celui de la déesse Ishkhara. Mais rien ne nous autorise à voir dans ces animaux autre chose que des emblèmes métaphoriques. Les textes sont explicites à cet égard. L'anthropomorphisme très accentué de la religion assyro-babylonienne ne nous permet pas d'interpréter les expressions ou les représentations qu'on emploie pour qualifier ou figurer les divinités, dans un sens totémiste ; pas plus que nous ne sommes totémistes quand nous symbolisons saint Jean par un aigle ou quand nous parlons de « l'Aigle de Meaux » et du « Cygne de Mantoue ».
14. Si certains dieux étaient groupés en triades, on savait aussi répartir toutes les divinités en deux catégories,