III. LES SÉMITES
la nymphe Sabitou, véritable Calypso. Elle lui conseille de renoncer à son voyage, car l'immortalité est réservée aux dieux. Qu'il songe seulement à bien jouir de la vie présente ! Enfin — après avoir passé les « eaux de la mort » — Gilgamès rencontre Outa-napishtim et sa femme. Il écoute de la bouche d'Outa-napishtim par quelle série d'aventures il a marché vers l'immortalité. C'est le long récit du déluge. Gilgamès voudrait partager cette immortalité. Alors, son interlocuteur lui indique la fameuse plante de vie qui permet de reprendre sans cesse une nouvelle jeunesse. Cette plante, prototype de l'arbre de vie, croît dans YApsou. Gilgamès s'en empare et en explique les propriétés au batelier qui l'a mené sur les eaux de la mer. Le nom mystérieux de cette plante est : « le vieillard devient jeune. » Heureux de son aubaine, Gilgamès reprend le chemin d'Érech. La fraîcheur d'une source le tente, il s'y baigne. Mais le serpent, l'ennemi héréditaire de la pauvre humanité, profite de l'occasion pour emporter la plante de vie. Plaintes inutiles du héros qui, pour se consoler, vient évoquer son frère d'armes Êabani, comme Ulysse évoquait Tirésias, comme Saiïl évoque Samuel. L'épopée finit sur cette scène de nécromancie et sur la description de la situation des morts dans l'autre monde {§ 16).
25. Un autre mythe contient une description détaillée du skéol babylonien, c'est celui de la descente d'Ishtar aux enfers, dont le caractère astral est assez marqué. La déesse des amours descend chez sa sœur, Éreshkigal, « la dame de la grande terre (= les enfers) ». Retenue prisonnière, elle est délivrée par l'intervention du dieu Tammouz qui charme les puissances infernales par les accords de sa flûte. Tammouz est un Orphée qui retire son Eurydice. La descente de Vénus sous l'horizon, quand vient le soir, sa réapparition à l'Orient avec le soleil son frère (= Tammouz), telle est, semble-t-il, l'observation astronomique qui a pu servir de base au récit.
Deux autres mythes, celui d'Adapa et celui d'Étana, contiennent non plus des descentes aux enfers, mais des ascensions au ciel. Étana est eulevé par un aigle, exactement comme Ganymède. Adapa grimpe le long de la route
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des cieux et arrive à la porte d'Anou. Mais Étana attrape le vertige et, comme Icare , retombe des cieux sur la terre. Adapa est plus heureux. Sur le conseil de son dieu, Êa, il refuse de manger «la nourriture de vie» et de boire «les eaux de vie » que lui offre le roi du ciel, Anou. Il n'a pas le droit de devenir immortel et il ne veut pas se priver du bonheur de redescendre sur terre. C'est exactement l'attitude d'Ulysse refusant de manger l'ambroisie à la table de Calypso et obtenant ainsi le privilège de rester homme et de rejoindre sa Pénélope.
26. Nous ne voulons pas insister sur les mythes trop fragmentaires de « Bel et le dragon », « Nergal et Éreshkigal ». Ce dernier, de même qu'une partie de celui d'Adapa, faisait partie de la trouvaille d'El-Amarna. La mythologie babylonienne s'est répandue sur les pays de Canaan, de Phénicie, et même en Egypte. Son influence sur la mythologie grecque est incontestable, comme on a pu le voir par quelques traits que nous avons signalés au passage. A propos de l'Odyssée, M. Bérard a pu écrire (1) : « Ce que l'Egypte ne pouvait fournir au poète odysséen, il le trouvait dans les contes et récits des gens de Syrie ou de Chaldée. » Les Hébreux, du moins les écrivains inspirés, se tinrent en garde contre ces traditions généralement dégradantes pour la divinité. S'ils ne rejetèrent pas certains détails dont la couleur plaisait à l'imagination populaire, ils eurent soin d'élaguer tout ce qui pouvait contaminer le monothéisme le plus pur. Ils firent pour ces récits ce qu'ils avaient fait pour la législation : ils transformèrent en un élément de moralité et de religion ce qui était un legs des âges passés. La tradition biblique apparaît dans une lumière nouvelle et plus surnaturelle quand on l'oppose aux traditions mythologiques de la Chaldée. Par contre, le sentiment religieux, cette sorte d'instinct que Dieu a déposé au cœur de l'humanité, est extrêmement vivace dans les âmes des Babyloniens et des Assyriens. L'action de la religion se fait sentir, comme nous l'avons constaté, dans toute leur vie privée ou sociale. Chez eux, la religion, au lieu d'être une forme supérieure de la mythologie ou de 1a
(1) Les Phéniciens et V Odyssée, il, p. 71.