III. LES SÉMITES
déesse, celle que les Romains appelèrent la Virgo cœlestis.
6. Le rameau sémitique cananéen, auquel appartenaient les Phéniciens et les Carthaginois, s'était développé surtout en Palestine, dans le pays de Canaan proprement dit. Quand les Hébreux voulaient parler des habitants qui les avaient précédés dans la Terre Promise, ils employaient indifféremment le terme d'Amorrhéens (correspondant plutôt aux habitants du pays d'Amourrou, c'est-à-dire de la Phénicie), ou celui de Cananéens. Ceux-ci avaient conservé le culte primitif. Leurs divinités, toutes grossières qu'elles étaient, luttèrent longtemps contre le dieu d'Israël et de Juda. Les prophètes et les historiens sacrés n'ont pas assez de tous leurs anathèmes contre les Baals et les Astartés, ces deux têtes de ligne du panthéon cananéen. Le Baal est, avant tout, le « possesseur » de tel ou tel endroit. On le spécifie par le nom de la localité dont il est maître et propriétaire. Au-dessus de tous les baals se trouve le « Baal des cieux » dont nous avons parlé à propos des Palmyréniens (n, § 12). Quant aux Astartés, les fouilles dans les vieux tells de Canaan ont exhibé un certain nombre de ces déesses, toutes plus impudiques les unes que les autres. Les prostitutions de tout genre contaminaient ces cultes et constituaient un attrait pour les Israélites nouvellement installés dans le pays. Une déesse Ashêrâ (forme féminine d'Asher, Ashour, cf. i, § 11) avait fini par donner son nom aux pieux sacrés qu'on installait près des autels. Les hauts lieux que ni les rois de Juda ni les rois d'Israël ne réussirent à faire disparaître étaient trop souvent le théâtre d'orgies en l'honneur du Baal ou de YAstarté qu'on y vénérait. Nous en parlerons à propos des lieux de culte (inf. §9). Le dieu cananéen Dagon était un dieu poisson dont le culte se répandit chez les Philistins et en Phénicie {sup. § 2). Il figure déjà (environ 3000 ans avant notre ère) dans des noms propres de l'obélisque de Manishtousou, roi de Kish, en Babylonie (1).
7. Les Édomites, les Moabites et les Ammonites eurent les mêmes divinités que leurs frères cananéens de Palestine et de Phénicie. Dans le pays d'Édom, au sud de Juda,
(1) Scheil, Textes élamites- sémitiques, t. i, p. 50.
on eut comme dieu spécial un certain dieu Qôs, dont le culte persévéra jusqu'aux temps helléniques. C'est lui qui figure dans les noms de Kojyyjpcc, KoapiaXaxoç, KoŒvaxavoç, relevés dans une inscription de Memphis, du 11e siècle avant notre ère. Chez les Moabites, le dieu national était Kamos dont le nom revient sans cesse sur la stèle de Mésa, roi de Moab vers 850 avant Jésus-Christ. Ce dieu a pour parèdre Astarté qui figure dans le nom de divinité Astar-Kamos, à laquelle Mésa voue ses ennemis en interdit. Chez les Ammonites, le dieu suprême est Milkom qui est le même que Milk ou Moloch, dont le culte fut voué à une telle réprobation par les écrivains sacrés. C'était le « Roi », comme son nom l'indique, et tous les Cananéens l'ont vénéré, sans lui donner toutefois le rang spécial qu'il a chez les fils d'Ammon. Ce Moloch est identifié à Kronos-Saturne et, comme celui-ci, il dévore des victimes humaines. Le caractère odieux de cette coutume n'avait pas empêché Moloch d'émigrer jusqu'à Carthage : « Les Carthaginois avaient une statue de Kronos en airain, étendant ses mains la paume en haut et penchées vers la terre, de sorte que l'enfant qu'on y mettait roulait et tombait dans un abîme rempli de feu (1). »
8. Tous ces Cananéens, qu'ils habitassent la Phénicie, la Palestine, l'Afrique mauresque, les pays d'Édom, de Moab et d'Ammon, tous ont considéré les dieux ou les déesses comme ayant avec eux des relations d'une intimité toute spéciale qu'ils ont souvent exprimées par des termes empruntés à la parenté humaine. Le dieu est « père » ou « frère », la déesse est « mère » ou « sœur », par "rapport à l'homme qui se dit fils, frère, parent de la divinité. On a voulu pousser à l'extrême le sens de ces appellations et on y a vu des survivances du totémisme. En fait, il ne s'agit que de métaphores impliquant le concept d'une bonté toute particulière des dieux vis-à-vis des hommes et le sentiment d'une confiance toute filiale des hommes à l'égard des dieux. Ce sont les mêmes sentiments et les mêmes expressions que nous avons rencontrés chez les Babyloniens et les Assyriens (i, § 17). « Dans les obscurités
(1) Diodore de Sicile (xx, 14), cité dans Lagrange, Études sur les religions sémitiques, 2e édit., p. 104.