III. LES SÉMITES
des origines une eh ose demeure claire : l'hypothèse totémiste ne peut se soutenir qu'à force de suppositions incertaines ; pour nous, il suffît qu'une même idée, celle de comparer Dieu à un parent et à un père, se soit produite dans tout le domaine sémitique, avec les applications différentes qu'exigeaient les différents états sociaux (1). » En même temps qu'un père, un ami, un protecteur, le dieu est aussi un maître et les noms propres fourmillent où le fidèle se dit « serviteur » de tel ou tel dieu . « Mon maître, Ma dame » sont des épithètes fréquemment appliquées au dieu et à la déesse. Nous avons peu de renseignements sur la loi morale que pouvait impliquer le sentiment de soumission vis-à-vis de la divinité. En tout cas, le devoir religieux s'impose à l'individu. Le culte est un hommage du fidèle, en même temps qu'une prière et une action de grâce.
9. Voici comment on a spécifié le caractère des lieux de culte chez les Cananéens proprement dits : « Bien en vue sur quelque coteau, à l'ombre d'une futaie ou au voisinage d'une source, une pierre brute ou façonnée en stèle grossière est dressée pour servir d'habitat, tout au moins de symbole à la divinité, conçue sinon d'autre sorte, au moins avec un anthropomorphisme plus défini par les nouveaux arrivants... Ce qui lui donne (au sanctuaire), plus encore peut-être que la caverne sacrée ou les stèles dressées autour du bétyle, sa physionomie spéciale, c'est l'introduction de l'idole et de l'autel (2). » Le symbole divin est tantôt une idole (plus ou moins anthropomorphique), tantôt un bétyle, c'est-à-dire une pierre qu'on appelle « maison de Dieu » bait-il, et qu'on regarde comme contenant la divinité. Autour de l'idole ou du bétyle se dressent des stèles votives ou commémoratives, ce sont les masseboth que les Hébreux excluent de leur culte. Le sanctuaire cananéen possède aussi un autel pour les sacrifices sanglants. C'est un bloc de rocher plus ou moins équarri sur lequel on immole la victime (cf. n, § 10). L'autel est entouré par les Ashêrâ, qui sont des pieux ou des troncs d'arbre dressés
(1) Lagrange, op. cit., p. 118.
(2) Vincent, Canaan, p. 202.
dans le sanctuaire. Il y avait là un vestige des bois sacrés où se célébrait le culte primitif. « Lorsque l'enceinte sacrée devint un lieu disposé avec art, le lac sacré remplaça la source, le bois sacré les arbres toujours verts. Une autre réduction était encore possible : la mer d'airain et le pieu sacré (1).» Sous l'influence des Babyloniens et des Égyptiens, les temples de Canaan, surtout ceux de Phénicie (2), finirent par être de vrais monuments où l'art transforma les procédés rudimentaires des premiers occupants.
10. Les sacrifices des Cananéens nous sont connus à la fois par la Bible et par les tarifs des temples qu'on a retrouvés à Carthage. A côté des offrandes de céréales et des libations d'huile, de lait, de graisse, il y a les sacrifices sanglants. On immole les bœufs, les veaux, les cerfs, les béliers et les brebis, les boucs et les chèvres, l'agneau, le chevreau, le faon, des oiseaux. Tantôt toute la victime était consumée, c'était l'holocauste. Tantôt le prêtre et l'offrant se partageaient une partie des chairs. On substitue la victime au coupable dans le sacrifice pro delicto. Les Cananéens n'hésitèrent pas à offrir des victimes humaines, spécialement dans le culte de Moloch. « La vie des animaux n'était pas la seule sur laquelle la divinité eût des droits absolus. L'homme coupable envers elle n'avait-il pas mérité la mort ? Si la divinité trouvait son compte à des immolations d'animaux, ne serait-elle pas plus flattée en recevant des victimes humaines ? Il en coûte de se priver d'un animal domestique, combien plus de livrer au sacrificateur un fils chéri ! Si le sang d'un bouc expie, combien plus celui d'un homme ! De là les sacrifices humains, et cette idée, trop subtile pour être primaire, que le sang des animaux pouvait précisément remplacer celui des hommes, au moins dans les circonstances ordinaires, quand la divinité n'était point trop irritée ou trop exigeante de sa nature (3). » C'est pour cela que les Ammonites, comme les Carthaginois font passer par le feu les enfants qu'ils offrent à Moloch, le Saturne des Sémites, et c'est pour cela aussi que le roi
(1) Lagrange, op. cit., p. 178.
(2) Temple d'Eshmoun à Sidon, dans la Revue biblique, 1902, p. 487 sq.
(3) Lagrange, op. cit., p. 273 sq.