XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
leur croyance et leurs espérances : le Messie pouvait-il mourir ? Mais la résurrection leur a ouvert les yeux : éclairés par l'Esprit-Saint dont la présence s'est manifestée en eux, ils ont compris que le Christ devait être victime expiatoire pour les nommes, que pour lui la mort n'était qu'un passage, la voie par où il devait entrer dans la gloire messianique, et maintenant ils proclament que Jésus est l'unique médiateur entre les hommes et Dieu, et qu'il n'y a de salut qu'en lui.
32. La profession de foi exigée pour faire partie de la communauté chrétienne primitive consiste donc essentiellement dans la reconnaissance de la messianité de Jésus. Quiconque le confesse comme Christ et Seigneur peut être baptisé au nom de Jésus, et entrer ainsi dans la société chrétienne. Mais il faut remarquer que cette profession implique une conception du rôle de Jésus et de sa dignité messianique beaucoup plus large et plus profonde que les idées communément admises parmi les Juifs sur le Messie : l'interprétation de sa mort comme un sacrifice expiatoire, l'affirmation de son rôle de Sauveur universel introduisent dans l'idée messianique des éléments qui lui donnent un caractère nouveau. D'ailleurs il ne faut pas juger de la foi de l'Église primitive seulement par les formules qui la traduisent, car ces formules ne rendaient qu'incomplètement les croyances des disciples du Christ. Les apôtres, ces pêcheurs de Galilée devenus missionnaires de l'Évangile, ne se préoccupaient pas de trouver pour leur foi une expression théorique parfaite. Ils voulaient faire comprendre ce que leur Maître était pour eux, et ils se servaient pour cela des notions communes dans leur milieu, comme Jésus lui-même s'en était servi, mais ils leur donnaient un sens plus profond, et d'ailleurs leur attitude morale, leur vie religieuse achevaient de révéler ce que leur langage était impuissant à exprimer. C'est ainsi que le titre de Seigneur qui est le plus fréquemment donné à Jésus dans l'Église primitive, qui devient pour ainsi dire son nom propre, et qui est caractéristique de la foi chrétienne à l'âge apostolique, n'est plus seulement une appellation de respect, comme au temps où les disciples le donnaient à leur Maître
vivant au milieu d'eux, il reçoit une tout autre plénitude de sens, car il affirme le domaine universel du Christ sur toutes choses. Il n'y a. qu'un seul Seigneur, Jésus-Christ, comme il n y a qu'un seul Dieu. Le sens ainsi attaché à ce nom fait entrevoir déjà la place éminente attribuée à Jésus par la foi chrétienne primitive, bien qu'aucune définition théorique précise ne soit encore donnée du rapport du Christ avec Dieu.
Le Christ ressuscité apparaît vraiment comme le centre de l'Église à ses débuts ; l'attachement religieux à sa personne était le lien qui établissait l'unité entre tous les membres de la communauté, quelle que fût leur origine : Juifs palestiniens ou Juifs hellénistes, ou même plus tard convertis venus de la gentilité. On ne le considérait point seulement en effet comme le révélateur de la religion parfaite, il était lui-même objet de foi et de religion. On s'entretenait dans son souvenir : les disciples qui avaient été les témoins de sa vie publique redisaient aux nouveaux convertis les grandes choses qui s'étaient accomplies sous leurs yeux et répétaient les enseignements qu'ils avaient recueillis de la bouche de Jésus. Bien plus, on vivait dans le sentiment actuel de sa présence ; on s'adressait à lui comme à un vivant, comme à un médiateur tout-puissant. Tout en maintenant une relation de dépendance entre le Christ et le Père céleste, on unissait son nom à celui de Dieu dans la prière : on priait Dieu au nom de Jésus, mais aussi on priait directement le Seigneur, et dès les premiers temps de l'Église on voit saint Etienne qui meurt en invoquant Jésus. Surtout le Christ était de la part de ses fidèles l'objet du dévouement le plus enthousiaste : tout l'amour que l'on peut avoir pour sa patrie, sa famille, ses amis, tout l'attachement aussi qu'un Juif pouvait professer à l'égard de la Loi, était concentré sur la personne de Jésus et même dépassé ; pour lui on était prêt à tout, jusqu'à sacrifier ses biens, jusqu'à souffrir la persécution et le martyre. Cette ardente dévotion est le plus éloquent témoignage de ce qu'était Jésus pour les premiers chrétiens. Plus tard, quand l'Évangile devra pénétrer dans des milieux imprégnés de culture hellénique, une théologie plus savante sera nécessaire pour satisfaire