XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES 20Î
pations, et par suite l'analogie entre l'ascétisme des esséniens et le renoncement prêché par Jésus à ses disciples ne peut être que superficielle.
30. L'idée du royaume de Dieu existait déjà dans l'Ancien Testament et dans le judaïsme, mais Jésus la précisa et la développa dans un sens très personnel. On peut d'autant moins supposer qu'il se soit contenté d'adopter l'idéal messianique de son temps, que dans le judaïsmeil n'y avait alors de doctrine ferme et unique ni sur le caractère du royaume messianique et l'époque de son avènement, ni sur la personne et le rôle du Messie. L'idée la plus répandue était celle qui avait cours dans le pharisaïsme et qui trouve sa meilleure expression dans les Psaumes de Salomon : le Messie serait un grand roi, descendant de David, pieux observateur de la Loi, orné de dons et de pouvoirs surnaturels, dont la mission consisterait à détruire les ennemis d'Israël et à établir le règne de Dieu sur la terre par la suprématie du peuple élu sur toutes les nations. Entre cette conception étroitement nationaliste et l'Évangile il n'y a, pour ainsi dire, rien de commun que l'espérance très générale d'un avenir de justice et de bonheur sous le gouvernement divin. Le messianisme des apocalypses était sans doute plus large et plus transcendant, mais il était aussi plus irréel : l'ère messianique était renvoyée à la fin des temps, le Messie, être tout surnaturel, dont on attendait la venue sur les nuées, n'avait aucun caractère humain, et l'on ne concevait pas qu'il pût remplir un rôle terrestre avant l'heure finale où il présiderait au grand jugement. Jésus ne put conserver cette conception eschatologique qu'en la complétant et en la corrigeant. Ce qui constitue sur ce point la grande nouveauté de l'Évangile, c'est surtout qu'il reprenait, pour la mettre en pleine lumière, l'idée du Messie souffrant, dont le prophète avait autrefois dessiné la figure dans la personne du serviteur de làhvê expiant par ses souffrances les péchés du peuple, mais que la tradition juive avait laissé presque complètement dans l'ombre. Ne serait-ce que par ce seul côté, le messianisme évangélique diffère profondément du messianisme juif, et par suite ne saurait y avoir sa source unique. Jésus a accompli
ce que ni les docteurs d'Israël, ni les auteurs des apocalypses n'avaient su faire : ni les uns ni les autres n'avaient réussi à rassembler les éléments que fournissait l'Ancien Testament en une synthèse qui donnât une solution définitive aux questions que se posaient les âmes croyantes et qui satisfît toutes leurs aspirations. « Partout des problèmes posés, nulle part des solutions fermes, acceptées de tous. Quand on prétend que Jésus a pris pour point de départ de son enseignement la foi commune de son peuple en matière eschatologique, on ferme les yeux sur ces hésitations et ces incohérences. Ce qui est vrai, c'est que la plupart des idées dont il s'est servi étaient en effet dans l'air. Mais il a tout groupé dans une solution si simple qu'elle porte le sceau de sa divinité, surtout lorsqu'on la rapproche des prophéties qu'elle réalise dans une parfaite harmonie (1). »
L'Église naissante
31. Les premiers discours de saint Pierre à Jérusalem, tels que les rapportent les Actes des Apôtres, nous font connaître dans son expression la plus primitive la foi de la communauté chrétienne à ses débuts. Cette première prédication de l'Évangile comporte d'abord l'affirmation de la messianité de Jésus, prouvée par sa résurrection et confirmée par les prophéties de l'Ancien Testament. Les Juifs ont condamné Jésus comme faux Messie : les apôtres proclament qu'il est véritablement le Christ (Christ est l'équivalent grec du mot Messie), car Dieu l'a ressuscité des morts, comme l'annonçaient les Écritures, manifestant par ce triomphe et cette glorification sa dignité messianique. Ils ne font d'ailleurs que rendre témoignage de ce qu'ils ont vu : à plusieurs reprises leur Maître leur est apparu vivant, ils l'ont touché, ils ont entendu sa voix, et c'est sur la réalité de ce fait surnaturel que repose leur foi. La mort de Jésus les avait déconcertés, avait ébranlé
(1) M.-J. Lagrange, Le messianisme chez les Juifs, p. 265.