XII. LES ORIGINES CHRETIENNES
subsistait éternellement « dans la forme de Dieu ». La filiation divine de Jésus n'est pas en effet, comme la nôtre, une filiation d'adoption. Il n'a point été constitué Fils de Dieu seulement au baptême ou à sa naissance, c'est par nature qu'il est le propre Fils de Dieu. « Image du Dieu invisible, premier-né avant toute créature, » et par suite maître souverain de toutes choses, « tout a été créé par lui et pour lui. » Sa condition naturelle était donc l'égalité avec Dieu, mais, par un abaissement volontaire, il s'est dépouillé des prérogatives et des honneurs divins auxquels il avait droit pour devenir semblable aux hommes, et se faire obéissant jusqu'à la mort de la croix. Homme véritable, le Christ incarné avait revêtu une chair en tout semblable à la nôtre, sauf le péché, mais en même temps il possédait dans sa plénitude l'Esprit de sainteté dont la puissance a été manifestée par sa résurrection. En ce jour, où il a triomphé de la mort, il a été rétabli dans ses droits de Fils de Dieu; tout ce qu'il y avait de mortel en lui a été absorbé par la vie, son corps est devenu un corps spirituel, et maintenant il est « le Seigneur de gloire ». qui a reçu un nom au-dessus de tout nom, et devant qui tout genou doit fléchir, en signe d'adoration, aux cieux. sur la terre et dans les enfers.
40. La place la plus importante dans la prédication de saint Paul appartient donc au Christ glorieux, car c'est comme tel que Jésus est principe de vie pour ceux qui croient en lui, et l'on sait que la doctrine de l'apôtre vise beaucoup plus à développer cette vie du Christ dans chaque fidèle et dans la société chrétienne qu'à répondre aux questions purement spéculatives qu'on peut se poser au sujet de la personnalité du Fils de Dieu. Pour lui, la vie chrétienne est une participation à la vie du Christ ressuscité : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi... Vous vivez pour Dieu dans le Christ Jésus. » Participation qui reste sans doute imparfaite tant que le chrétien est ici-bas « exilé du Seigneur », mais qui s'achèvera dans le ciel, où il sera pour toujours avec le Christ. Cette union mystique du fidèle avec Jésus-Christ s'opère par l'action de l'Esprit- Saint : « Quiconque n'a pas l'Esprit du Christ, celui-là n'est pas au Christ.» Ainsi «vivre dans le Christ et vivre
dans l'Esprit ne sont pour saint Paul qu'une seule et même réalité (1). » C'est l'Esprit, à la fois lumière et force, qui est le principe immédiat de la vie nouvelle du chrétien, vie nouvelle qui a pour type la vie glorieuse du Christ ressuscité, et qui se manifeste dans ce que l'apôtre appelle les fruits de l'Esprit : « l'amour, la joie, la paix, la patience, la mansuétude, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempérance, » en un mot la sainteté. Toute la vie morale n'est donc que l'épanouissement de l'action de l'Esprit dans les âmes : nous retrouvons ainsi dans la doctrine de saint Paul cette compénétration réciproque de la morale et de la religion qui nous a paru l'un des traits caractéristiques de l'Évangile.
41. L'enseignement de saint Paul sur la vie chrétienne a son couronnement dans sa théorie de l'Église. Participant tous à la vie du Christ, les fidèles ne lui apparaissent plus comme des individus rapprochés simplement par des sentiments communs, ils constituent à ses yeux un tout organique, « l'Église de Dieu ». Cette conception sociale de la religion tient une grande place dans la doctrine paulinienne. L'apôtre a voulu dégager la raison profonde de ce caractère remarquable du christianisme primitif : l'intime union qui existait entre les frères, il l'a trouvée dans l'action du Christ sur chaque fidèle et il a exprimé sa pensée dans des métaphores qui sont pour lui plus même que des métaphores, et qui traduisent les plus effectives réalités spirituelles. Il représente d'abord l'Église comme un édifice, un temple saint, dont les croyants de toute origine : Juifs et Gentils, sont les pierres, dont Jésus est la pierre angulaire et qui, par la cohésion de tous les éléments avec le Christ, forme une construction d'une inébranlable solidité. Mais cette comparaison ne marque pas assez l'intériorité du lien qui groupe tous les fidèles dans une puissante unité, et saint Paul, ayant recours à une autre image, formule sa doctrine de l'Église corps du Christ. Il conçoit l'ensemble des chrétiens comme constituant le Christ mystique : les fidèles sont les membres de ce corps, Jésus-Christ en
1) Lebreton, Les origines du dogme de la Trinité, p. 328.