XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
opposition véritable entre sa prédication et celle des autres apôtres. Ceux-ci furent informés de ce qu'enseignait saint Paul, et ils n'auraient pas manqué de protester si l'Évangile qu'annonçait le nouveau converti avait été foncièrement différent du leur. Saint Paul par exemple eut pour compagnon d'apostolat au début de ses missions, à Antioche, puis dans son premier voyage, saint Barnabe, disciple des Douze : est-il vraisemblable que les deux missionnaires n'aient pas donné un enseignement identique? Au surplus on ne comprendrait pas que la doctrine de saint Paul ait été aussi vite et aussi universellement acceptée si elle avait paru être autre chose qu'un développement et une interprétation de l'Évangile, en parfaite harmonie avec la foi commune de la société chrétienne. L'opposition que saint Paul rencontra, sinon auprès des apôtres euxmêmes, du moins auprès de certains membres de la communauté de Jérusalem demeurés très attachés au judaïsme, quand il s'agit de faire admettre sa manière de voir sur les observances légales, montre bien qu'il lui aurait été très difficile de s'écarter notablement de la tradition primitive.
43. Ces considérations générales sont confirmées par un examen attentif des points sur lesquels la théologie de saint Paul semble contraster davantage avec l'Évangile. Il est très vrai que les faits de la vie terrestre de Jésus tiennent peu de place dans les épîtres : tout l'intérêt semble s'y concentrer sur la mort et la résurrection du Sauveur, qui sont les fondements essentiels de la théologie paulinienne. Mais il n'y a pas lieu de s'en étonner. Saint Paul n'avait pas connu Jésus durant son ministère en Judée et en Galilée (1) : sa mission propre ne pouvait donc être, comme celle des Douze, de rendre témoignage des grandes choses que le Sauveur avait faites alors et qui ne pouvaient lui être connues que par ouï dire. C'était le
(1) M. Joannes Weiss a récemment soutenu (Paulus und Jésus. p. 16-31) que saint Paul avait dû jadis rencontrer Jésus, et il interprète dans ce sens le texte de la seconde épître aux Corinthiens : h Nous avons connu le Christ selon la chair. » Mais les arguments de M. Weiss ne sont pas concluants.
Christ ressuscité qui s'était manifesté à lui, c'était donc du Christ ressuscité, source de salut et de vie divine, qu'il ■devait être le témoin, après avoir éprouvé lui-même les effets de sa puissance. Il ne faut pas oublier de plus que les épîtres étaient adressées à des chrétiens déjà instruits des éléments du christianisme, qui connaissaient la vie de Jésus et n'avaient pas besoin que saint Paul leur en fît à nouveau le récit. D'ailleurs des allusions assez fréquentes dans les épîtres aux actes ou aux paroles du Sauveur, sans parler du récit plus détaillé d'un ou deux faits (l'institution de l'eucharistie, les apparitions du Christ après la résurrection), montrent que l'apôtre connaissait parfaitement la tradition historique sur la vie de Jésus, et la supposait connue de ses lecteurs.
Quant aux données caractéristiques de l'enseignement de Jésus qui semblent au-premier abord n'occuper qu'une place secondaire dans la doctrine de saint Paul, un examen plus approfondi montre qu'on les y retrouve, revêtues seulement d'une forme différente. S'il est vrai par exemple que l'apôtre parle peu du royaume de Dieu, c'est qu'il sait que cette idée est familière aux chrétiens à qui il s'adresse, et il se préoccupe plutôt d'en dégager le sens profond. C'est bien en effet le royaume de Dieu avec ses deux aspects : préparation dans la vie présente et consommation future, qui se retrouve comme transposé dans la doctrine de saint Paul sur la vie des fidèles dans le Christ ici-bas, préparant la vie avec le Christ dans le ciel. De même le contenu essentiel de l'idée du Messie subsiste dans la doctrine paulinienne du Christ Seigneur et Rédempteur : saint Paul a simplement dépouillé cette idée de la forme juive qu'elle avait dans l'Évangile pour lui donner une expression plus générale. Il n'est pas jusqu'à l'attitude de saint Paul à l'égard de la Loi qui ne puisse se rattacher à l'enseignement de Jésus. Sans doute le Sauveur n'avait pas aussi nettement affirmé l'inutilité des pratiques légales pour le salut, mais l'esprit même de l'Évangile devait conduire à cette conclusion, que saint Paul n'eut qu'à dégager et à formuler explicitement, lorsque la prédication chrétienne s'adressa aux Gentils.
Ainsi entre l'Évangile de Jésus et la prédication de saint