XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES 22Î
Paul, il n'y a pas opposition, mais seulement développement et adaptation de la pensée du Christ aux nouveaux milieux auxquels l'Évangile était annoncé. Et, pourvu qu'on ne s'arrête pas à la surface des choses, on est surtout frappé parce fait, que dans la doctrine de saint Paul on retrouve pleinement l'esprit de l'Évangile, ce qui le caractérise essentiellement comme religion. Pour le disciple comme pour le Maître, c'est l'amour : amour du Père céleste pour les hommes, amour filial des hommes pour Dieu, amour fraternel des hommes entre eux, qui est le dernier mot de la religion. L'Évangile revit donc réellement dans la théologie de saint Paul, de l'un à l'autre il y a continuité : ce n'est qu'en mutilant arbitrairement l'enseignement de Jésus, pour en faire disparaître comme non authentique tout ce qui anticipe les idées caractéristiques du paulinisme, et en exagérant d'autre part le côté personnel de la doctrine de l'apôtre, qu'on pourrait établir un fossé entre l'enseignement de saint Paul et l'enseignement de Jésus.
44. On peut se demander maintenant quels facteurs, en sus des révélations reçues par saint Paul, sont intervenus dans l'élaboration de la théologie paulinienne. 11 faut placer en premier lieu l'Ancien Testament et les doctrines religieuses du judaïsme. Grâce à son éducation rabbinique, saint Paul connaissait à fond la Bible ; il était familier avec les procédés d'exégèse des docteurs juifs, comme avec leurs spéculations doctrinales ou leurs discussions casuistiques sur le texte des Écritures. Si, après sa conversion, il lui fallut rejeter nécessairement certaines de ses idées antérieures comme incompatibles avec ses lumières nouvelles, beaucoup d'autres pouvaient se concilier sans peine avec la foi au Christ. Ce fut durant sa longue retraite en Arabie, après sa conversion, que dut se faire la synthèse entre les idées qu'il tenait de ses maîtres juifs et ce qu'il avait appris soit dans la révélation surnaturelle dont il avait été l'objet, soit dans ses entretiens avec les chrétiens de Damas. Il se mit à réfléchir sur les Écritures, pour y chercher un point d'attache à ses croyances nouvelles, et l'Ancien Testament interprété à la lumière de la foi en
Jésus lui fournit les bases de sa doctrine, comme il prend soin de le noter lui-même à propos de quelques-unes des données essentielles de sa théologie (par exemple, la signification rédemptrice de la mort de Jésus, I Cor., xv, 3). C'est aussi sur la Bible qu'il appuie presque toujours ses argumentations, se conformant d'ailleurs aux procédés en usage dans les écoles juives, soit pour sa manière, assez peu littérale, de citer l'Écriture, soit pour sa méthode d'exégèse, qui fait une assez large place à l'allégorie, soit enfin pour sa dialectique d'une subtilité parfois presque déconcertante. D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans son langage et dans la forme qu'il donne à sa pensée que saint Paul s'inspire des docteurs juifs, on retrouve aussi dans sa théologie l'écho des doctrines propres du judaïsme. Sa psychologie en particulier est celle de son temps ; sur le péché originel il professe des idées très voisines de celles que les docteurs du pharisaïsme avaient élaborées en partant des données contenues dans l'Écriture, et ne fait que les compléter en s'inspirant des données propres à l'Évangile ; sur bien d'autres sujets encore, en particulier en ce qui concerne les anges et les choses finales, on pourrait relever des analogies non douteuses. Il importe cependant de noter que, malgré ces rapprochements, la théologie de saint Paul diffère profondément de la théologie rabbinique par l'esprit qui l'anime : ce n'est plus la doctrine impersonnelle et toute livresque des docteurs juifs, c'est un enseignement vivant, qui s'appuie sur une expérience personnelle éclairée par l'inspiration divine, et que soulève le souffle de l'Évangile.
45. Certains critiques (Wrede, J. Weiss, etc.) font aux idées juives une place beaucoup plus considérable encore dans la théologie de saint Paul, en particulier dans sa doctrine christologique. Saint Paul, pensent-ils, possédait déjà avant sa conversion une théorie messianique toute faite, formée de données empruntées à l'Ancien Testament et surtout aux apocalypses juives et aux spéculations de la philosophie judéo-alexandrine. Quand il fut arrivé à croire que Jésus était le Christ, il lui appliqua naturellement cet ensemble d'idées, de sorte que la christologie paulinienne ne devrait presque rien aux