XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
a fait par son ministère an milieu des Gentils, Jacques répond : « Tu vois, frère, combien de milliers de Juifs ont cru, et tous sont zélés pour la Loi » (xxi, 20). On réalise ainsi à Jérusalem parmi les chrétiens nés Juifs une accommodation pratique avec la Loi, Jacques n'en sera pas moins insupportable au sacerdoce jérusalémite : profitant d'une occasion qui aura mis vingt ans à se produire, en 62, le grand-prêtre Hanan le fera juger par le sanhédrin et lapider, l'accusant d'être un transgresseur de la Loi.
Au sein du judaïsme palestinien, on n'avait donc pas d'illusion sur l'incompatibilité essentielle de la Loi et de l'Évangile. Dans le sein de la communauté chrétienne jérusalémite, on vivait dans les termes posés par le « Décret des apôtres » : on dispensait de la circoncision les Gentils qui devenaient chrétiens, mais les Juifs convertis au « nom de Jésus )> devaient observer la Loi de Moïse. De là, quoi qu'on voulût, deux types de christianisme, celui des incirconcis, et celui des circoncis. De là, la crise la plus profonde, la crise décisive, de l'âge apostolique, que je n'ai pas à raconter ici, et dont je n'ai à marquer que l'issue.
2. Vint en effet la grande guerre, en 66 ; vint la ruine de Jérusalem, en 70. Les chefs de la chrétienté jérusalémite quittèrent la ville sainte avec leurs fidèles, quand il en était temps encore : ils trouvèrent un refuge à Pella, en Décapole.
Les « églises qui sont dans la Judée » (l'expression est de saint Paul, I Thess., n, 14) s'orientèrent pour une part franchement vers les églises de la gentilité grecque. Césarée dut être le centre de ralliement de ces chrétiens de Palestine, grecs de langue, libérés de toute observance judaïque. La Didaché (vers 80-100) représente peut-être ce christianisme, où le judaïsme n'est plus qu'une façon d'accent natif. Plus tard (entre 135-175), Ariston, qui écrivit un célèbre Dialogue de Jason et de Papiscus, où il fait polémiquer un chrétien contre un Juifr était de Pella, Hégésippe (vers 180) était, au jugement d'Eusèbe (iv, 22, 8), un « hébreu » converti : il se montre du moins très familier avec l'histoire de l'Église mère : ses souvenirs sur Jacques « frère du Seigneur », et sur ses successeurs,
sont particulièrement précis. Les chrétiens « hébreux » d'origine ne sont en rien des dissidents du grand courant de la chrétienté incirconcise.
Pour une autre part, l'esprit que représentait Jacques se continua dans des groupes de chrétiens, « hébreux » d'origine eux aussi, mais obstinément fidèles aux observances juives. Lors de la révolte deBar-Kokébas (132-135), le chef des révoltés, écrit saint Justin (ApoL, xxxi, 6), faisait subir aux chrétiens, et aux chrétiens seuls, les derniers supplices, s'ils ne reniaient et ne blasphémaient Jésus-Christ : on peut penser qu'il s'agit là des chrétiens circoncis, qui ne marchaient pas avec le faux Messie. La répression de la révolte par les Romains fut une extermination des Juifs de Judée : ce qui subsista en terre jadis juive de communautés de chrétiens circoncis ne fut plus qu'un résidu. Ils vivaient à la juive, rapporte Justin (Dialog., xlvii, 3), et certains refusaient de frayer avec les chrétiens non circoncis. Ils avaient pour unique évangile Y Évangile des Hébreux, rédigé en araméen, car ils ne parlaient pas grec : ils durent former çà et là des villages, comme Choba, par exemple, près de Damas, que signale Eusèbe. Ils s'éteignirent obscurément, passé le ive siècle.
Entre ces «hébreux» hellénisés et catholiques et ces « hébreux » circoncis et réfractaires, une place est à faire à des chrétiens comme Symmaque. Il était originaire de Samarie, croit-on : au temps de Marc-Aurèle (161-180), il traduisit en grec à nouveau les livres hébreux de l'Ancien Testament, ce qui suppose une culture très poussée. Origène a connu de lui des traités où il défend expressément une christologie ébionite (1), en s'appuyant sur Y Evangile
(1) On ne doit pas confondre cet ébionisme de Symmaque avec un phénomène tout différent. Saint Paul dénonce dans l'épître aux Colossiens une « philosophie » d'erreur, qui allie des éléments juifs à des éléments chrétiens et à des éléments grecs. Autant que nous en pouvons juger, il s'agit là d'un syncrétisme, en marge du christianisme apostolique. — Si le livre d'Elchasaï date du temps de Traj an. comme il est possible, nous aurions là encore un syncrétisme d'éléments juifs, chrétiens et grecs, en marge de la grande Église, au second siècle. — Je dirai un mot plus loin des Mandéens. — Je laisse en dehors de mon exposé la question de l'action supposée du bouddhisme sur le christianisme primitif : elle est traitée par M. de la