XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
c'en est avant tout l'histoire de Dieu, créateur du ciel et de la terre, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Israël, le Très- Haut invisible et irreprésentable, redoutable et juste, le Dieu aussi de la piété des psaumes, le Dieu déjà de la Sagesse : monothéisme intransigeant au regard duquel le polythéisme est une impiété et une ignorance. La prédication aux Gentils est ainsi d'abord une conversion morale et une élévation à Dieu : « Vous vous êtes convertis des idoles au Dieu vivant et vrai pour le servir, » dit saint Paul aux Thessaloniciens (I Thess., i, 9).
La prédication chrétienne ne serait que cela, le chrétien ne différerait pas d'an prosélyte. Il y a entre les deux propagandes cette différence profonde, que le prosélyte est dispensé de la Loi par une concession arbitraire et qu'il n'est jamais qu'une sorte de candidat au judaïsme, tandis que le chrétien est libéré de la Loi par le Christ et qu'il devient dans le Christ peuple de Dieu. Ce nom de « chrétiens » qui a été donné aux fidèles à Antioche par des gens du dehors, des païens; le souvenir recueilli par Suétone que Claude chassa de Rome les Juifs, impulsore Chresto adsidue tumultuantes ; l'indication donnée par Pline sur les chrétiens de Bithynie, qu'ils ont des réunions où ils s'adressent au Christ quasi deo, attestent que de notoriété publique le Christ est le centre de la foi. Nous pouvons dire avec M. Bousset que l'originalité de la religion nouvelle, et sa force, n'est pas son monothéisme, mais sa foi au Christ. « Vous vous êtes convertis des idoles au Dieu vivant et vrai pour le servir, et pour attendre des cieux son fils qu'il a ressuscité des morts, Jésus, qui nous sauve de la colère à venir » (I Thess., i, 9-10).
La personne du Christ est donc la pierre angulaire. Ses préceptes transmis et garantis par les apôtres sont la règle de la conduite et de la foi du chrétien (I Thess., iv, 2). Il est le Messie promis par Dieu à Israël : « Nous avons trouvé le Messie, ce qui se traduit Christ, » dit André à Simon-Pierre (Joa., i, 41), et ce mot est aussi bien celui de la prédication apostolique. En sa vie terrestre, Jésus a accompli les prophéties qui prédisaient le Christ, et luimême s'est affirmé le Christ Fils du Dieu vivant. Il préexistait à sa venue sur terre, dans le sein du Père. Il est
ressuscité le troisième jour et retourné glorieux à son Père. Le prédicat de jtùpioç que les chrétiens lui donnent n'est pas l'expression banale dont usent les Grecs pour honorer les dieux et les empereurs : il y a beaucoup dexupioc et beaucoup d'êtres dans le ciel et sur la terre appelés 6eoi, écrit saint Paul aux Corinthiens, « mais pour nous il n'y a qu'un seul 0esç, le Père, de qui vient l'univers et nous pour lui, et un seul xupioç, Jésus-Christ, par qui l'univers existe et par qui nous sommes» (I Cor., vin, 5-6). L'attribution au Père du prédicat de 0î;ç et au Christ du prédicat de xupcoç dérive du judaïsme, où, le nom de Iahvé étant réservé, Élohim et Adonai, 6e:ç et xùpcoç respectivement, sont seuls employés. La « sublimation » de la personne du Christ dans la foi chrétienne n'est pas une apothéose du genre de celles dont le protocole impérial était prodigue pour les empereurs vivants ou morts (1) : les mots sont les mêmes, un empereur comme Hadrien peut recevoir dans une inscription le titre de cwtyjp toj y.ocr^iou, sans qu'il faille y trouver le même sens que dans le ctcotyjp toû xocyiou de saint Jean (iv, 42).
Aux Thessaloniciens encore saint Paul écrit : « Notre prédication de l'Évangile ne vous a pas été faite en parole seulement, mais elle a été faite dans la puissance et dans l'Esp rit-Saint » (I Thess., i, 5, Iv Buvait xoù ev TCVsûyLaTi àytw). La prédication du christianisme est accompagnée de miracles et de« charismes » ou dons de l'Esprit. Paul, qui dans le discours aux Athéniens rapporté par Luc
(1) Je citerai entre autres cette inscription de Delphes, une lettre d'Antonin le Pieux, dont voici la suscription : AÔTOîtpàTwp Kai^a^
bzo\) 'ASpiavoO uîoç, 6so-j Tpaiavoû Ilapôixou utwvôç, 6so-j Nepoua è'xyovoç, T. AiXtoç 'Aôptavôç 'AvtwvsÏvo; ^ioxvzôç, àp^ispeùç ;;.£-' itto:... Notez : le
dieu Hadrien, le dieu Trajan, le dieu Nerva... A Bourguet, De rébus delphicis imperatorise œtatis, Montpellier, 1905, p. 89. — Voici une dédicace du peuple et du sénat d'Éphèse et des autres cités d'Asie à l'empereur Claude, en 48 :... ràiov 'IovXtov ràïou uîbv Kata-apa... rbvàirb ■'Apetoç xai 'Acppockrrr,; Osôv d-'.^avr, xalxotvov toû àv6p*imivoy [3co-j <7wrr,pa- Notez le dieu Claude né de Mars et de Vénus, sauveur insigne et commun de la vie des hommes. Inscription d'Éphèse, de l'an 48, citée par Wendland, p. 100. Cf. A. Deissmann, Licht vom Osten, Tiibingen, 1908, p. 265-266.