XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
Aurèle (161-180), sous Commode (180-193), sous Septime Sévère (193-211). Puis, avec Alexandre Sévère (222-235) et Philippe l'Arabe (244-249), un régime qui annonce celui de Constantin. — Vers 175-180, l'évêque Méliton, adressant à Marc-Aurèle son apologie, lui représente que le christianisme est né avec l'empire sous Auguste, qu'il s'est épanoui conjointement avec le principat des empereurs, et qu'il ne leur a pas porté malheur, au contraire : « Seuls entre tous, excités par des hommes malveillants, Néron et Domitien ont voulu faire de notre doctrine un sujet d'accusation : depuis ces princes, selon une déraisonnable coutume, le mensonge des dénonciateurs a sévi contre nous. Mais tes pieux ancêtres ont réprimé leur aveuglement : ils ont écrit fréquemment et à beaucoup, pour les blâmer d'avoir excité des soulèvements contre les chrétiens... Quant à toi, tu es tout à fait dans leur sentiment, avec encore plus d'humanité et de philosophie ... » (Euseb., iv, 26, 7-11). Parlant du règne de Commode, Eusèbe écrit : « Avec Commode, le régime s'adoucit ; par la grâce de Dieu, la paix s'étendît aux églises de toute la terre : la doctrine du Sauveur amenait les âmes de toute race au culte pieux du Dieu de l'univers, et à Rome même bien des hommes distingués par leur fortune et leur naissance se convertissaient avec toute leur maison et toute leur famille » (v, 21, 1).
14. Le polythéisme d'État faisait Rome persécutrice, la raison d'État la faisait tolérante : le mal était que la haine contre les chrétiens était entrée dans les mœurs païennes. On traite les chrétiens d'ennemis du genre humain, des princes, de l'État; on les traite de factieux, de sacrilèges, mais on les traite surtout d'athées. En 155, le proconsul Quadratus fait comparaître l'évêque de Smyrne Polycarpe et lui ordonne de jurer par la fortune de César, et de crier : :< A bas les athées». {Martyr. Polyc, 9). La haine populaire accuse les chrétiens de « festins de Thyeste et de mœurs d'Œdipe », les magistrats leur reprochent leur « athéisme » (Athenagor. ,Leg., 3). Un des martyrs de Lyon, en 177-178, Epagathus, réclame du légat le droit de défendre ses frères et de montrer qu'il n'y a parmi eux « ni athéisme, ni impiété » (Euseb., v, 1, 9). Le
conflit véritable est entre la foi pure, convaincue de la transcendance de Dieu, négatrice par conséquent de l'idolâtrie polythéiste sous toutes ses formes et sans nulle •compromission, et la superstition polythéiste populaire qui découvre des ennemis de ses dieux, et voit dans ces •ennemis des dieux un danger public.
La lettre des lois fait ainsi de la profession de christianisme un acte de courage où le fidèle risque sa tête : condition providentielle du recrutement des chrétiens et de leur probation. La persécution, en éclatant çà et là, comme un orage, donne au christianisme ses martyrs : quelle leçon d'héroïsme, et d'intégrisme aussi ! L'idolâtrie est aux regards du chrétien un péché aussi grave que l'homicide ou la fornication, le chrétien en a une égale horreur, l'Église lui applique une pareille sévérité. U inflexibilis obstinatio, que signalait Pline chez les chrétiens, le christianisme la maintient contre l'idolâtrie, jusqu'à la mort : Nam quodmortem contemnunt, écrit d'eux Galien, le médecin païen, id quidem omnes ante oculos habemus (1). Et Marc-Aurèle ne leur pardonne pas d'aller à la mort « par pure opposition », par une sorte d'attitude « tragique », et non comme ferait un philosophe dont l'âme indifférente à l'au-delà serait « toujours prête à se séparer du corps, soit pour s'éteindre, soit pour se disperser, soit pour persister . » Nous pouvons dire avec M. Bousset : « Aucune religion à mystères, en Orient, même au moment de sa prise de contact avec la philosophie hellénique, n'a rien eu qui approchât de la force et de la certitude, de la résolution et de l'exclusivisme du christianisme, » vis à vis du polythéisme.
Le christianisme et la culture gréco-romaine
15. Quelle va être l'attitude du christianisme à l'égard de la culture, principalement de la culture intellectuelle,
(1) Cité du De sententiis politise platonicœ, trad. Fleischer, par Harnack, Mission, t. i, p. 183.