‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 136 sur 306 · XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE · texte numérisé non relu

XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE

de la société où il s'établit ? La sympathie intellectuelle d'un saint Paul fait l'effet d'une avance hardie, et qui provisoirement ' n'est pas suivie. Le christianisme de la seconde génération, de la troisième, de la quatrième,, semble se replier sur lui-même, se fermer au lieu de s'épanouir. La prédication authentique, close maintenant, demande à être conservée, préservée. On se tiendra à ce qu'on a reçu de Dieu, du Christ, des Apôtres, comme à un dépôt, dont il ne faut rien perdre, auquel nul n'a le droit de rien ajouter : toute nouveauté, fût-elle appuyée d'un charisme, est suspecte. La foi reçue suffît et se suffît : le reste, fût-il vrai, est profane, étranger, périlleux. Nous avons noté chez saint Ignace l'extrême susceptibilité de l'autorité envers quiconque sème une « mauvaise doctrine ». Appliquez-vous, dit-il aux Magnésiens, « à vous fortifier dans les Soy^aTa du Seigneur et des Apôtres » (Magn., xni, 1). Et saint Polycarpe : « Laissons la folie de beaucoup et leurs enseignements trompeurs, retournons à l'enseignement qui nous a été donné dès le commencement » (Phili., vu, 2). Telle est l'attitude des « presbytres » chefs des Églises.

Le «symbole des apôtres» remonte à ces primitifs. Polycarpe, Papias, les « presbytres » mentionnés par Irénée et par Clément d'Alexandrie, sont de ces primitifs qui ne s'appliquent qu'à « sauver la tradition vraie de l'enseignement béni, » ainsi que dit d'eux Clément d'Alexandrie : ils donnent au catholicisme son pli le plus marqué. Lorsque, à la lin du second siècle, l'hérétique Noët est cité devant les « presbytres » de Smyrne pour rendre raison de ses nouveautés, les presbytres de Smyrne se bornent à opposer à ses affirmations leur symbole, et d'ajouter : « Nous disons ce que nous avons appris » (Hippol., Contra Noet., 1).

Une catéchèse, un symbole baptismal, aucune spéculation, à peine une exégèse, celle du bon Papias. L'analogie est frappante entre ces « presbytres » chrétiens et les « didascales » ou rabbins juifs que l'on entrevoit chez saint Justin et qui interdisent de converser avec l'homme du dehors. En retour, le christianisme fait à « ceux du dehors » l'effet d'une superstition passionnée, ennemie de toute

curiosité, incapable d'aucune culture. Galien observe que les hommes pour la plupart ne sont pas aptes à saisir un discours dialectique, ils ont besoin de paraboles, dit-il, veluti nostro tempore videmiis homines illos, qui Christiani vocantur, fidem suam e parabolis petiisse. Galien estime les chrétiens pour leur vertu, mais il les juge des simples. Celse écrit avec dureté :« Certains parmi eux ne veulent ni rendre raison de ce qu'ils croient, ni entendre raison. Ils n'ont qu'une réponse: Ne cherche pas, crois, — ou encore : Ta foi te sauvera. »

16. Entre la nullité religieuse des cultes officiels de Rome et cet intégrisme de la religion chrétienne, il y a place pour une libre pensée : elle est dans l'enseignement public.

Rome, qui a si étroitement domestiqué la religion dans l'État, a négligé l'enseignement. A tous les degrés, il est un office privé. L'enseignement intégral (êyxiJxXioç rcarèefa} au degré élémentaire est celui du primus magister, qui enseigne à lire, à écrire, à compter; au degré moyen, celui du grammairien ; au degré supérieur, celui du rhéteur. A mesure qu'il s'élève, l'enseignement vise à préparer aux carrières publiques et devient le privilège des classes aristocratiques. Aucun établissement officiel d'enseignement : certaines villes allouent des traitements à des liberalium artium doctores éminents, pour les fixer dans la ville ou les honorer, l'empereur en faisant autant dans les grandes villes, comme Rome, Alexandrie, Antioche, ou dans de vieilles villes consacrées comme Athènes. Les professeurs abondent.

Parla rhétorique, l'enseignement touche aux idées générales et à la philosophie. Saint Justin, dans ks premières pages du Dialogue avec Tryphon (n, 3-6), donne un spirituel croquis de cet enseignement des philosophes de son temps, stoïciens, péripatéticiens, pythagoriciens, platoniciens. Quand l'écolier débarquait au Pirée, écrit Boissier commentant Eunape, il y rencontre d'abord des partisans de chaque école philosophique qui essaient de l'embaucher, comme on y trouve aujourd'hui des recruteurs pour les divers hôtels de la ville. Au demeurant, et le stoïcisme à part, la philosophie des deux premiers siècles n'a pas grand'chose à dire, et, en attendant le néoplatonisme, rien de nouveau : elle a perdu contact avec le réel, et ne

Page 1