XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
verve est sareastique : maudit soit quiconque voudrait nous faire un christianisme stoïcien ou platonicien ou simplement raisonneur ! Viderint qui stoïcum et platonicum et dialecticum christianismum protulerunt : nobis curiositate opus non est post Christum Iesum, nec inquisitione post Euangelium (Prœsc.,1). Saint Irénéeplus ancien que Tertullien, n'est guère plus favorable. Tatien, contemporain d'Irénée, fait du mépris de l'hellénisme, pensées, lettres, arts, une attraction chrétienne. « J'ai parcouru bien des pays, écrit-il aux Grecs, j'ai enseigné vos doctrines,... j'ai séjourné en dernier lieu à Rome,... et maintenant j'ai dit adieu à la magniloquence des Romains et au froid langage des Athéniens, ainsi qu'à vos doctrines incohérentes, et j'ai fait choix de notre philosophie barbare, » c'est-àdire de la foi chrétienne (Orat.,35). «Chez nous, point de désir de la vaine gloire, et point de divergences dans les doctrines, ... nous répudions tout ce qui a pour base les opinions humaines » (Id., 32).
Cependant les écrivains chrétiens qui s'adressent aux «Grecs», aux lettrés, à l'opinion générale, pour défendre ou pour insinuer le christianisme, sont obligés de recourir aux méthodes de discussion et aux données des esprits de leur temps. Tertullien n'affecte pas pour rien de porter le petit manteau grec, qui est le vêtement des philosophes : toute son œuvre apologétique est costumée de même. Tatien a beau se dire « philosophe à la manière des Barbares », il se dit philosophe, il a tous les artifices et jusqu'au style de la sophistique contemporaine : « Il fut donc sophiste, écrit M. Puech, au même sens qu'un Dion ou un Favorinus ou plus tard un Apulée. » La revue que fait saint Justin des philosophes qu'il a entendus avant de se convertir au christianisme a une signification générale : les apologistes chrétiens du second siècle, Quadratus, Aristide « philosophe athénien », Tatien, Miltiade, Athénagore « philosophe athénien chrétien », Justin, sont des chrétiens qui ont passé par les écoles de philosophie, qui connaissent la propagande philosophique populaire, qui empruntent à ces écoles et à cette propagande la critique du polythéisme et de la mythologie. On ne peut pas dire ■que les apologistes inaugurent : saint Paul, dans l'incom-
Hist. Rel. — II — 18
parable trésor de ses épîtres, se révèle à nous, en quelques phrases fugitives, comme l'initiateur : le Kerygma Pétri (vers 125), autant que nous en pouvons juger, est déjà le schéma d'une apologie qui s'adresserait à des Grecs. La nouveauté des apologistes est de rattacher le christianisme au judaïsme, de faire de son théisme historique la prémisse de TËvangile. Et leur nouveauté est de présenter l'Évangile comme « une philosophie meilleure ». Ils sont des éclectiques qui prennent aux juifs hellénistes, aux plato-' niciens, aux stoïciens. Ils parlent « raison » comme des stoïciens. On les a, de nos jours, accusés de dénaturer l'Évangile en le présentant comme un théisme moral de couleur stoïcienne : c'est une outrance, et c'est oublier que la foi qu'ils énoncent n'est qu'une préparation, un prosélytisme inadéquat à la foi intégrale. Les apologistes établissent le contact entre la foi de la grande Église et ce qu'il y a de raison dans la culture gréco-romaine de leur temps.
Cette prise de contact est une nécessité vitale : en acceptant la collaboration de ses apologistes du second siècle, la grande Église a accueilli en principe l'alliance de la philosophie et delà révélation, le droit pour le fidèle de chercher et de synthétiser. Clément d'Alexandrie, qui est dans la ligne des apologistes du second siècle et plus près d'eux qu'Irénée, tient comme les presbytres au «canon delà vérité», qui est la même chose pour lui et pour eux que le « canon de la tradition» oule« canon de l'Église»: mais à cette foi reçue du Christ, des apôtres et de l'Église, il superpose ce qu'il appelle la connaissance ou gnose : la gnose édifie sur le fondement de la foi, elle est le travail de la pensée sur les données de la foi. L'apologétique du second siècle est le commencement de la théologie spéculative.
18. Des écoles apparaissent dès lors. Saint Justin tient école à Rome. Pantène, un stoïcien converti, en fait autant à Alexandrie. Origène écrira un jour dans une lettre citée par Eusèbe (vi, 19, 12-14) : « Il venait à moi ... des gens formés aux sciences grecques, surtout à la philosophie : il me parut bon d'examiner les dogmes des hérétiques et ce que les philosophes enseignaient sur la vérité. En cela j'imitais Pantène. . . Héraclas aussi, que j'avais rencontré