XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
chez le maître qui enseignait la philosophie (il suivait ses leçons depuis cinq ans déjà). Entre temps, il avait quitté l'habit commun qu'il portait auparavant, et pris le manteau de philosophe,qu'il a gardé depuis, ne cessant de s'occuper des livres des Grecs autant qu'il peut. » — Héraclas est un a presbytre » d'Alexandrie, mais Pantène n'est qu'un laïque, de même Justin : ils sont des docteurs privés, extérieurs à la hiérarchie ecclésiastique. Le christianisme aurait pu, de possibilité absolue, au lieu de se former en églises, se former en écoles, et bénéficier de la liberté que l'État accordait aux écoles de s'établir partout : le christianisme, en fait, n'a pas recouru à cet expédient, il était et entendait être une religio. Mais, et ceci est une caractéristique très remarquable, au contraire des cultes, soit officiels, soit non officiels, au contraire des religions orientales que nous mentionnerons bientôt, le christianisme est une foi qui s'affirme comme une philosophie. Il ressemble par là au judaïsme helléniste d'un Philon. Ce judaïsme n'était qu'une littérature, le christianisme du second siècle ouvre des écoles. Justin propose des discussions publiques à un philosophe cynique qui enseigne à Rome, et qui se pose en accusateur public des chrétiens (// ApoL, ni, 1, 7). « Je suis chrétien et je m'en fais gloire, écrit Justin, et tout mon désir est de le paraître. La doctrine de Platon n'est pas étrangère à celle du Christ, elle ne lui est pas en tout semblable, non plus que celle des autres, stoïciens, poètes, écrivains ... Tout ce qu'ils ont enseigné de bon nous appartient, à nous chrétiens » (Id., xm, 2-4). Des écolâtres ou otcJbxocXot chrétiens surgissent ainsi spontanément, dans toutes les villes d'intense culture, à Rome, à Antioche, à Alexandrie, à Éphèse, à Smyrne, à Athènes. On n'est que plus frappé du sens qui préside à tout ce travail : « A cette époque de compromis, où l'on ne voit qu'éclectisme en philosophie et syncrétisme en religion, il fallut à l'Église une vigueur plus qu'humaine pour conserver à sa foi sa transcendance intransigeante, pour défendre la pureté de son dogme contre ses ennemis, et, parfois même contre ses propres docteurs » (Lebreton). L'histoire du gnosticisme va nous le montrer tout de suite
Le christianisme et le syncrétisme gréco-oriental.
19. Au cours du second siècle, tandis qu'elle agrée l'œuvre de raison de ses apologistes, la grande Église n'agrée rien de l'œuvre des gnostiques. Qu'est-ce donc que ce gnosticisme, dont la propagande s'étend partout, dont les écoles pullulent, dont les productions ont formé une littérature un moment plus riche peut-être que celle de la grande Église, et que la grande Église a réussi à maintenir à la périphérie ?
Le gnosticisme chrétien est le produit d'écoles chrétiennes du second siècle. Basilide a enseigné à Alexandrie, au temps d'Hadrien (117-138), et son enseignement est continué par son fils Isidore. Basilide et Isidore ont écrit des Exegetica. Valentin a débuté à 'Alexandrie, puis il a enseigné à Rome, au temps d'Antonin le Pieux (138-161): il a écrit des Homélies. Ses disciples se partagent en deux écoles (oiBaaxaÀfat), l'une appelée orientale, l'autre italienne. A cette dernière appartiennent Hérakléon et Ptolémée, qui tous deux commentèrent le quatrième Évangile. Tertullien signale un valentinien du nom d'Alexandre, auteur d'un livre intitulé Sxjllogismes. Rien qu'à ces titres, on voit l'affinité de ces BcoàjxaXot gnostiques et des sophistes leurs contemporains. Irénée insistera sur cette affinité pour mieux montrer que les gnostiques ont rompu avec le canon traditionnel de la foi. Il reprochera aux disciples du gnostique Carpocrate de couronner les portraits des mundi philosophorum, Pythagore, Platon, Aristote, en même temps que l'image du Christ.
Le gnosticisme est plus qu'un produit d'écoles : il forme des groupes d'initiés, des communautés de parfaits : ils s'opposent aux fidèles de la grande Église, qu'ils traitent de psychiques comme étant eux des pneumatiques, des semences d'élection, à qui un secret plus profond a été révélé. Ils en appellent à des autorités inconnues avant