XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
On aime mieux dire aujourd'hui que le gnosticisme chrétien est un courant parallèle au grand courant du syncrétisme hellénique. Il s'est produit, en effet, entre l'hellénisme et les vieilles civilisations de l'Orient avec qui il est entré en contact, Perse, Babylonie, Phrygie, Syrie, Egypte, des combinaisons de mythes, de cosmologies, de symboles, de rites, auxquelles convient le nom de syncrétisme. Le gnosticisme, à ce compte, est plus ancien que l'ère chrétienne : il s'est formé des syncrétismes en marge du judaïsme, comme il s'en est formé en marge du christianisme primitif. Simon le magicien, par exemple, fait ligure de syncrétiste samaritain. L'analyse et la généalogie des éléments qui sont entrés dans le gnosticisme chrétien du second siècle, a pu écrire M. Lichtenhan, est une étude qui en est encore à ses débuts : telle donnée que tel critique tient pour perse ou pour babylonienne, est déclarée égyptienne ou même proprement grecque par tel autre critique. Néanmoins le fait semble acquis que le gnosticisme est une infiltration orientale dans l'hellénisme (1).
(1) Très instructive est, dans cette perspective, la comparaison du gnosticisme et du mandaïsme, lequel n'est plus représenté aujourd'hui que par un millier de familles dans les environs de Bassorah. Les mandéens ou sabéens sont signalés par le Coran, après les juifs et les chrtéiens, comme la troisième forme religieuse tolérable. Les mandéens d'aujourd'hui parlent soit persan, soit arabe, selon les localités où ils sont établis : mais leurs livres saints (vme-xe siècle ?) sont rédigés en un dialecte araméen, apparenté à celui du Talmud de Babylone. Ce ne sont pas, comme on l'a cru, des descendants des disciples de saint Jean-Baptiste, ni de la secte juive des hémérobaptistes, et on ne croit plus qu'ils viennent de Palestine, ou que leur religion ait une base soit juive, soit chrétienne. Ils rentrent dans la catégorie de la plus ancienne forme de la Gnose, la moins hellénisée, celle des ophites, et le nom même de Manda est la traduction de yvôTtç. Leur religion est un syncrétisme d'éléments pris, les uns au judaïsme, d'autres au christianisme primitif, la plupart au parsisme sassanide, avec pour fonds premier le paganisme babylonien, et pour aboutissant le monothéisme. Avec eux, nous avons affaire à un gnosticisme babylonien qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, très curieux pour les traits qu'il a empruntés au christianisme,tout en lui étant aussi extérieur qu'hostile Voyez K. Kessler, art. « Mandaeans » de YEncyclopœdia Britannica, t. xv (1883), et art. « Mandâer » de la Realencykl. de Hauck.
22. On comprend mieux du même coup la répulsion qu'il inspire à la tradition et à la raison de la grande Église. Déjà dans I Tim.,vi, 20, le fidèle Timothée est adjuré de «garderie dépôt », de fuir les « profanes paroles creuses », et les « antithèses de la gnose au nom menteur », où plus d'un a perdu la foi. Le sens de l'unité est trop ferme, la méthode d'autorité trop consciente, la règle de foi et le canon scripturaire trop arrêtés, pour que les presbytres pas plus que les apologistes puissent s'accommoder du gnosticisme. L'exégèse allégoriste résout à leurs yeux les difficultés de l'Ancien Testament : pourquoi rejeter cet Ancien Testament ? Pourquoi une opposition entre Dieu et le démiurge, et ce dualisme inspiré de la conception babylonienne et perse du monde ? Pourquoi ces généalogies d'éons intermédiaires entre Dieu et le monde matériel ? Pourquoi ces abstractions hypostasiées, ces couples mythiques, l'Abîme et le Silence, l'Intellect et la Vérité, le Verbe et la Vie, l'Homme et l'Église, l'Ogdoade, la Décade, la Dodécade, etc. ? Il suffît au bon sens ecclésiastique de prononcer ces termes pour faire prendre en pitié cette prétendue science. Si Polycarpe, « ce bienheureux et apostolique vieillard, avait entendu quelque chose de semblable à tes doctrines, écrivait Irénée à un valentinien romain, Polycarpe aurait bouché ses oreilles et se serait écrié selon sa coutume : 0 bon Dieu, à quels temps m'as-tu réservé, pour que je doive supporter de tels discours ! Et il eût pris la fuite de l'endroit où il les aurait ouïs » (Euseb. V, xx, 7). Le Pasteur d'Hermas, parlant des hérétiques de son temps, n'est pas plus indulgent : « Ils se targuent d'une grande pénétration; ils se transforment volontiers et d'eux-mêmes en maîtres de doctrines, éOsXoBtSàjxocXsi,. alors qu'ils n'ont pas le sens commun. C'est un grand fléau que l'audace et la vaine présomption : plusieurs lui doivent leur perte. Il y en a qui, reconnaissant leur égarement, sont revenus à une foi sincère et se sont soumis à ceux qui ont vraiment l'intelligence. Les autres peuvent se convertir aussi, car ce ne sont pas de méchantes gens, mais plutôt des imbéciles » (Sim.,ix, 22). Ces dures expressions marquent l'antithèse du catholicisme et du gnosticisme.