XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
affaire à un enseignement de logiciens, mais c'est un enseignement d'écoles qui se produit à l'intérieur du catholicisme, et par lequel, sous couleur de défendre le monothéisme, la christologie est mise en péril. C'est à Rome que la crise a son foyer. Théodote est un grec établi à Rome et qu'excommunie le pape Victor (vers 190) : son école se maintient pourtant, on signale de ses disciples, un second Théodote, banquier de profession, Asclépiade, d'autres encore; on signale même un confesseur, Natalis, que ces dissidents tentent de se donner pour évêque, au temps du pape Zéphyrin (199-217). L'école sera représentée plus tard (vers 230-240) par Artémon, que réfutera l'auteur (Hippolyte ?) du traité Contre l'hérésie d' Artémon (Euseb., v, 28).
Les monarchiens romains du temps de Victor et de Zéphyrin n'ont rien de commun avec la gnose grécoorientale, pas plus qu'avec l'illuminisme : ce sont des sophistes. Les catholiques leur reprochent de s'appliquer à la géométrie, de croire Euclide et Aristote plus que l'Écriture, d'adorer Galion, do corriger le texte sacré. « Les exemplaires de Théodote ne sont point conformes à ceux d'Asclépiade », ni ceux d'Hermophile à ceux d'Apollonide, « sans qu'ils puissent produire les originaux d'où ils ont tiré leurs copies. » (Euseb., V, xxvni, 17.) Les catholiques leur reprochent plus vivement encore de syllogiser : « Ils rejettent le canon de la vieille foi, ils ignorent le Christ, ils ne veulent pas savoir ce que disent les saintes Écritures, mais ils cherchent avec diligence de quelle forme de syllogisme ils pourront fortifier leur athéisme, et si vous leur objectez un mot de l'Écriture divine, ils cherchent aussitôt à placer un syllogisme conjonctif ou disjonctif. » (Ibid., 13.)
On distingue ce premier courant monarchien, pour qui le Christ pur homme n'est fils de Dieu que par adoption (de là le terme adoptianisme), d'un second courant que désigne le terme de patripassianisme : le Christ est fils de Dieu, mais entre le Père et le Fils la distinction est purement modale, et donc le Père s'est incarné, le Père a été crucifié. Le smyrniote Noët (vers 180-200) est le premier tenant du patripassianisme : nous l'avons vu
excommunié par les presbytres de Smyrne. Son école se propage, un certain Épigone l'établit à Rome (vers 200- 210), qui est peut-être le Praxéas que combat Tertullien, mais le protagoniste, à Rome, au temps de Zéphyrin et de Calliste, est Sabellius, dont la séquèle subsistera encore au ve siècle.
Qu'on veuille bien noter le caractère du monarchianisme : c'est un travail dialectique par lequel la foi traditionnelle est infléchie vers un théisme rationaliste. Praxéas, que combat Tertullien, a été un adversaire résolu du montanismo, il a déterminé les Romains à le condamner : puis il se révèle monarchien, et, chose curieuse, sa popularité est tout de suite grande, comme si elle répondait à la philosophie implicite des Romains : Monarchiam, inquiunt, tenemus (Tertull., Adv. Praxeam, 3). L'économie de la Trinité est bel et bien menacée, et la christologie à la suite c'est-à-dire le nœud de la foi chrétienne, sur lequel pèse à ce moment précis tout l'effort de cette raison raisonnante. On peut dire de ces sophistes, bien mieux à propos que des gnostiques, qu'ils tendent à une sécularisation aiguë du christianisme. La crise n'en est pas moins résolue par l'Église, l'hétérogène éconduit, l'homogène maintenu, et ce n'est pas ici encore une faible preuve du sens extraordinairement juste qui trace au catholicisme sa ligne.
27. Le catholicisme s'affirme par ces éliminations et ces controverses, il s'affirme par sa pénétration de plus en plus étendue du monde gréco-romain, par son organisation ecclésiastique de jour en jour plus forte, par sa dogmatique, par son exégèse, par son apologétique. Origène est, en dépit des contradictions qu'il rencontre dans l'Église même, éminemment représentatif de ce catholicisme qui, par ce qu'il est tradition et raison, parce qu'il est la foi adéquate, et aussi la foi harmonisée à l'encyclopédie de son temps, s'est acquis le droit de faire la leçon au siècle. Origène, a écrit Bigg, est le premier grand scholar, le premier grand prédicateur, le premier grand écrivain spirituel, le premier grand commentateur,le premier grand dogmatiste, qu'ait eu l'Église. Il n'a pas été un philosophe créateur, mais il a connu toutes les philosophies de son temps, et les a« utilisées» en éclectique, qui entend organiser en un