XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
syncrétiste du temps des Sévères. Septime Sévère (193- 211) a épousé Julia Domna, qui appartient à une famille sacerdotale de Syrie attachée au culte du temple d'EI- Gabal à Émèse. L'impératrice, Julia « la philosophe », s'entoure de toute l'intelligence de son temps, Oppien le poète, Galien le médecin, Diogène de Laérte l'historien, Jes grands juristes Papinien, Ulpien, Paul, le philosophe Philostrate.
J'ai cité plus haut quelques lignes de Galien qui expriment le sentiment que le christianisme inspire à ces lettrés : on le prend en considération pour son honnêteté, pour son ascétisme, pour l'héroïsme de ses martyrs: on estime cependant qu'il existe une philosophie plus haute. Galion en cela est un romain, Philostrate représente mieux l'esprit de Julia Domna : à sa demande, il écrit cette vie d'Apollonius de Tyane, qui est une contrefaçon d'évangile. Le héros est un pythagoricien du premier siècle de notre ère, qui sait tout ce que la Grèce sait, et, de plus, ce qu'il a appris en Babylonie, aux Indes, en Egypte, dans les temples, chez les Mages, chez les Gymnosophistes. Il n'est pas un magicien, mais un sage, il n'est pas un Dieu, mais un homme divin. « Il est la personnification la plus accomplie de la noblesse spirituelle à laquelle l'humanité peut atteindre, il est le sage idéal. » (Réville.) La doctrine que lui prête Philostrate est la religiosité de Julia Domna : tolérer tous les cultes, sans être dupe d'aucune fable, n'adorer quo le Dieu suprême, dont le soleil est la manifestation la plus sensible. Point de sacrifices sanglants, mais la prière d'un cœur pur et juste. On a voulu voir dans la biographie d'Apollonius de Tyane par Philostrate une sorte de roman antichrétien destiné à combattre l'Évangile en le démarquant et en le dénaturant. Et en fait, la biographie d'Apollonius est devenue cela pour des adversaires déclarés du christianisme, Hiéroclès, Porphyre, Julien : elle n'était pas cela dans la pensée de Philostrate, qui croyait simplement avoir proposé à ses lecteurs un sage plus haut que le Christ. S'il y a dans cette fiction des traits empruntés au christianisme, et cela n'est pas douteux, ce n'est pas un indice d'hostilité, mais seulement de syncrétisme.
Hist. Rel. — 11—19
L'influence do Julia Domna dura jusqu'à la mort do Caracalla (217), son fils, à qui elle ne voulut pas survivre. La sœur de Julia Domna, Julia Moesa, sauva la dynastie des Sévères en faisant proclamer empereur le grand-prêtre d'Émèse, un enfant de treize ans, qui arriva à Rome avec son dieu et le nom de son dieu, Elagabal. Le règne fut court (218-222), il fut une intronisation du culte syrien en pleine Rome, avec ses rites extravagants et lubriques, une frénésie, dont les prétoriens débarrassèrent Rome en assommant l'empereur dans des latrines.
Il y eut des martyrs sous le règne du doux et vertueux Alexandre Sévère (222-235), et il n'est pas prouvé que sa mère Mamméeaitété chrétienne, bien qu'à Antioche elle eût reçu Origène avec de grands honneurs. Alexandre Sévère, comme sa mère, est syncrétiste, sa politique est une politique d'accueil et de tolérance. Iudxis privilégia reservavit, christianos esse passus est, dit de lui Lampride. Ulpien eut beau colliger dans le VIIe livre (malheureusement perdu) de son De offîcio proconsulis, tous les édits publiés contre les chrétiens, la tolérance prévaut, et l'empereur fait graver sur la porte de son palais : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. » Il a sa chapelle privée où il place les images d'Alexandre, d'Orphée, d'Abraham, d'Apollonius de Tyane, du Christ, et des vertueux empereurs déifiés. Il voulut, dit-on, élever un temple au Christ, en vertu du même sentiment de bienveillance qu'il témoigne aux fidèles d'Isis ou de Sérapis.
Le syncrétisme de la cour des Sévères implique, comme déjà le stoïcisme des Antonins, un acheminement vers une religiosité réformée, où les religions historiques n'ont plus que la valeur de rites traditionnels et de symboles ; la moralité, la pureté du cœur, la perfection intérieure, s'allient désormais à l'idéal religieux ; le monothéisme, le monothéisme solaire, semble être le dernier mot de cette ébauche de réforme.
29. En regard du syncrétisme de la cour des Sévères, la religiosité populaire.
Posons d'abord en fait la persistance du culte des anciens dieux, soit des dieux de la mythologie grecque et