XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
latine, soit des dieux locaux. Il suffît de jeter les yeux sur les inscriptions qui nous restent de l'armée romaine d'Afrique jusqu'à Dioclétien pour constater cette dévotion, son intensité, dans ce monde d'officiers et de soldats. Chez des lettrés, comme le païen Caecilius que met en scène YOctavius de Minucius Félix, la lassitude philosophique, l'incertitude de tout, fortifient l'attachement aux cultes existants, c'est du traditionalisme : A ntistitem veritatis maiorum excipere disciplinant, religiones traditas colère, deos, quos a parentibus ante imbutus es timere quam nosse familiarius, adorare, nec de niiminibus ferre sententiam, sed priori bus credere (Octav., 6).
Le culte de Rome et des empereurs est à peine une religion, et bien plutôt une expression rituelle du loyalisme romain. Elagabal excepté, tous les Sévères sont faits dieux; Julia Domna, Julia Moesa, Mammée. sont proclamées déesses, de leur vivant. Chaque prince déifié a son culte, ses flammes, ses collèges de cultores, ses temples, ses fêtes. Les cultes des dieux locaux s'associent aux réjouissances officielles : nous avons, de l'an 237-238, un billet sur papyrus, par lequel un fonctionnaire égyptien, au reçu de la bonne nouvelle (il emploie le mot sôayyéXcov) de la proclamation comme César du fils de l'empereur Maximin, ordonne « de fêter les déesses » du lieu (1). Tout cela n'est guère plus religieux que nos Quatorze juillet !
Bien plus spontané est le culte des divinités orientales. La Phrygie a donné le culte de Cybèle et d'Attis. La Phénicie, la Dea syra que le satiriste Lucien a décrite. De Perse est venu le mithraïsme, d'Egypte le culte isiaque. Je n'ai pas à refaire l'exposé de ces cultes exotiques importés dans le monde romain par les marchands, par les soldats, par les esclaves. Mais je veux noter la progression selon laquelle ces cultes se sont infiltrés, puis ont gagné de proche en proche, et finalement ont battu leur plein au ine siècle, en remarquant toutefois que des quatre, le culte d'Isis et le culte de Mithra seuls, pour la valeur et
(1) Deissmann, Licht vom Osten, p. 267. Ce billet ordonne de xto^cfjôou. Je traduis xwixà^TÛac par hymnis celebrare. Deissmann a compris « promener en procession. »
pour l'extension, peuvent être considérés comme des mouvements rivaux du christianisme.
Cherchant à s'expliquer le succès de ces cultes, M. Cumont l'attribue à leur supériorité sur le paganisme gréco-romain : « Ils satisfaisaient davantage premièrement les sens et le sentiment, en second lieu l'intelligence, enfin et surtout la conscience. » Ce jugement est valable, à qui compare le culte isiaque ou le mithraïsme à ce que j'ai appelé la nullité religieuse de Rome. Le culte syrien lui-même, avec pour aboutissant l'hénothéisme solaire, contribue à propager la notion de la transcendance, de l'éternité et de l'universalité du divin. — Il faut dire plus: l'attrait de ces religions exotiques tient à ce que ce sont des religions à mystères, des initiations, non plus réservées à des pèlerins parfois venus de très loin, comme dans les Éleusinies, mais des initiations à la portée de tous (le mithraïsme n'étant cependant pas ouvert aux femmes). Tertullien signale ce caractère qu'ont en commun déjà les Éleusinies et le gnosticisme des Valentiniens : Tota in adytis divinitas (Adv. Valent., 1). Initié, on fait partie d'une confrérie quia sa révélation à elle : on est lié par la loi d'un secret redoutable. Tertullien raille telle confrérie pour le vêtement blanc, telle autre pour le vêtement noir, telle autre pour le vêtement rouge, dont elle affuble ses initiés (De pallio, 4). Ils ont des processions, ils ont des chants, ils ont des repas de corps, ils sont des figurants d'une tragédie mystique, ils sont les spectateurs privilégiés de représentations mythologiques auxquelles ils attachent un sens profond, ils ont des sortes de sacrements.
Le succès de ces religions orientales dans le monde romain témoigne que ce monde est travaillé par une religiosité confuse, attiré parle surnaturel quel qu'il soit, en quête de divin, en quête de foi. en quête de purification, en quête d'une autre vie. Une philosophie ne lui suffirait pas, il lui faut un culte, et ce culte ne saurait plus être celui que Rome lui propose. Le mal est que ces religions orientales <( remontent jusqu'à une époque lointaine de barbarie, et qu'elles ont hérité de ce passé sauvage une foule de mythes dont l'odieux pouvait être dissimulé, mais non supprimé, par un symbolisme philosophique de pratiques