XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE 29a
dont toutes les interprétations mystiques déguisaient mal la grossièreté fondamentale, survivance d'un rude naturalisme. Nulle part la discordance entre les tendances moralisantes des théologiens et l'impudieité cruelle de la tradition n'est aussi éclatante. » Ce que M. Gumont dit là du culte phrygien, est vrai tout autant du culte isiaque, et explique la faillite de Fun et de l'autre.
Le mithraïsme valait mieux (1). « De tous les cultes orientaux, aucun n'offre un système aussi rigoureux que celuici ; aucun n'eut une pareille élévation morale, et ne dut avoir autant de prise sur les esprits et sur les cœurs... A la fin du 11e siècle, Commode se fit initier à ses mystères, et cette conversion eut un immense retentissement. Cent ans plus tard, la puissance de Mithra était telle, qu'il sembla un moment près d'éclipser ses rivaux d'Orient ou d'Occident et de dominer le monde romain tout entier. En 307, Dioclétien, Galère et Licinius, qu'une entrevue solennelle réunissait à Carnuntum sur le Danube, y consacrèrent un sanctuaire à Mithra protecteur de leur empire, fautori imperii sui » (Cumont).
30. Au ine siècle, quand il semblerait que la tolérance a cause gagnée, des persécutions éclatent, brèves, mais violentes,et cespersécutions émanent directement du prince. Mommsen estime que l'édit qu'on attribue à Septime Sévère (202) a visé seulement les chrétiens circoncis de Palestine : Iudœos fieri sub gravi pœna çetuit, idem etiam de christianis sanxit, rapporte Spartien : Iudœos fieri ne veut pas dire « se faire juif » (comme traduit M. Bouché- Leclercq), mais« être circoncis»: Septime-Sévère a interdit la circoncision. Les martyrs du temps des Sévères n'ont pas été frappés en vertu de cet édit. Le christianisme demeurait
(1) Pour l'étude comparée des religions orientales et du christianisme, ne pouvant y insister ici comme il conviendrait, je renverrai à l'article du P. Lagrange, « Les religions orientales et les origines du christianisme», Correspondant, 25 juillet 1910, p. 209-241; et pour le mitrhaïsme en particulier, à un article du P. d'Alès, « Mithriacisme et christianisme», Revue pratique d? apologétique, 1907 , janvier février, p. 462-469, 519-528. — Pour l'ensemble, lire l'exposé desprincipes du P. Pinard, « Quelques précisions sur la méthode comparative », Anthropos, 1910, p. 534-558.
selon la lettre des vieilles lois une religion prohibée, la p oursuite des chrétiens étant laissée à l'action des gouverneurs de provinces. Maximin (235-238), au contraire, « en haine de la maison d'Alexandre Sévère qui était pleine de chrétiens », intervient par un édit d'un caractère tout nouveau : soldat et fanatique, « il ordonne de mettre à mort les chefs des églises, eux seuls, pensant en finir ainsi avec « l'enseignement selon l'Évangile » (Euseb., vi, 28). Cette fois, l'ordre vient de l'empereur, et il vise un enseignement. On brûla des églises, il y eut des confesseurs, il y eut des martyrs, mais les évêques (sauf à Rome) échappèrent aux poursuites, et l'édit, mollement exécuté sous Maximin, ne lui survécut pas. On eut la paix sous Gordien (238-243), et mieux encore sous Philippe l'Arabe (243-249).
Dèce (250-253) est un Romain d'ancien style, qui croit possible de réformer les mœurs en rétablissant la censure, et nécessaire de sauver la religion légale en supprimant le christianisme. L'édit de Dèce (le texte en est perdu) oblige quiconque est chrétien ou suspect de l'être à faire acte d'adhésion au paganisme officiel : c'est le paganisme obligatoire, l'inquisition étendue aux chrétiens de tout l'empire. Le paganisme officiel était si vide, que nombre de fidèles crurent permis de faire le geste qu'on Leur demandait : la sévérité de l'Église pour l'idolâtrie n'avait pas fléchi, elle déclara rejeter de sa communion tous ces la psi et ne vouloir les reprendre qu'après une pénitence stricte. Dans l'ensemble, la politique d'intimidation réussit à Dèce : son édit fit plus d'apostats que de confesseurs. A Smyrne, l'évêque lui-même apostasia. Mais Dèce n'avait sans doute pas compté sur l'intrépidité des autres. L'évêque de Rome, Fabien, paya l'un des premiers de sa tête, et telle était la solidarité de l'épiscopat universel, tel le rôle de l'évêque de Rome dans cet épiscopat, que Dèce déclarait, dit-on, qu'il eût préféré voir se lever contre lui un compétiteur à l'empire, que de voir élire dans Rome un évêque en remplacement du mort. Dèce disparut (nov. 251) avant d'avoir vu élire le pape Cornélius à la place de Fabien, les évêques rentrer dans leurs églises, et les troupeaux de lapsi implorer leur réconciliation.