‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 15 sur 306 · XI. LA RELIGION D'iSRAEL · texte numérisé non relu

XI. LA RELIGION D'iSRAEL

de la grande théophanie qu'Israël regarda toujours comme unique en son histoire. Alors que l'orage gronde sans relâche, souligné par le bruit de la trompette; que la montagne, entourée de flammes et de fumée, tremble et paraît ébranlée (Ex., xix, 16-19) ; que le peuple, saisi de terreur, doit se tenir à l'écart et se préserver de toute impureté (Ex., xix, 21-24, 10-15), Moïse se sépare d'abord de la multitude (Ex., xix, 3, 8 ; xxiv, 2), puis de ceux-là même qui partagent son autorité (Ex., xxiv, 2, 12, 15 ; cf. pourtant, xxiv, 9). Il monte à plusieurs reprises sur les sommets ; là Yahweh lui apparaît, dans un appareil de grande majesté, avec des saphirs sous les pieds (Ex., xxiv, 10) ; le chef des Israélites entre en colloque avec son Dieu. Le sentiment de la puissance divine (Ex., xxiv, 16, 17) frappa tellement en ce jour les fils de Jacob, que le Sinaï demeura, dans la littérature sacrée, l'une des demeures privilégiées de Yahweh, celle-là même qu'il avait directement quittée pour venir à Jérusalem prendre possession de son sanctuaire (Deut., xxxm, 2 ; Jud., v, 4, 5 ; Ps. lxviii, 1-9).

33. De ces communications le résultat principal — celui qui résume tous les autres — fut l'alliance. Il ne se pouvait agir entre Yahweh et Israël d'un contrat pareil à ceux qui prennent place entre des hommes égaux en droits. C'était à Yahweh d'abord qu'appartenait la première démarche, en sorte que le premier trait de cette alliance était un choix divin. D'autre part, il ne pouvait être question de clauses discutées de part et d'autre ; comme conditions de l'alliance, Yahweh devait imposer à Israël ses propres volontés, ses commandements.

34. C'est de ce jour surtout que date la grande différence qui existera entre Israël et les nations. Quand il s'agit des autres peuples, un lien de nature les unit à ce dieu qu'ils appellent leur père ou leur époux ; ce lien est si nécessaire qu'on ne conçoit pas plus le dieu sans le peuple que le peuple sans le dieu, et qu'on serait fort surpris d'entendre à son sujet parler de clauses et de conditions. En bien des circonstances, les Israélites tentèrent de ravaler à ce degré la conception de leurs rapports avec Yahweh ; mais des hommes surgirent pour leur rappeler l'acte par

lequel, au seuil même de leur histoire nationale, Dieu les avait choisis et se les était attachés. L'efficacité de cet acte avait été immense. Au cours de ses migrations, la famille de Tharé avait, par des dissociations successives et toutes naturelles, donné naissance à plusieurs nations (Gen., xix, 30-38; xxn, 20-24) ; il en avait été de même pour les descendants d'Abraham (Gen., xxv, 1-4, 12-18) et d'Isaac (Gen., xxxvi). Or, les tribus issues de Jacob n'avaient pas plus d'homogénéité que les fils des premiers patriarches : à côté des enfants de Lia et de Rachel, il y avait ceux des servantes (Gen., xxix, 25-30 : xxx, 1-13); d'autre part, une foule considérable de tout autre provenance avait suivi Israël au sortir de l'Egypte (Ex., xii, 38). Or, en même temps qu'elle rattachait tous ces éléments au culte de Yahweh, l'alliance leur donnait la ■c ohésion capable d'en assurer l'unité et d'en faire un peuple.

35. La partie la plus fondamentale des clauses de l'alliance, est le Décalogue (Ex., xx, 1-17). Dès l'origine, Yahweh se présente comme un Dieu jaloux ; aucun autre ne peut, à la façon d'un rival, s'arroger sur Israël des droits qu'il n'a pas conquis (Ex., xx, 2-7). Yahweh apparaît en même temps comme un Dieu moral. N'ayant aucun besoin d'Israël, il a cédé, en le tirant d'Egypte, à la pitié que lui inspiraient les horreurs d'une dure servitude ; il a cédé aux sentiments que provoquait l'injustice de ces mauvais traitements qu'Israël n'avait pas mérités. Aussi, avec la gratitude qui s'exprimera par le culte (Ex., xx, 8-11), Yahweh réclamera-t-il de son peuple la pratique de l'équité, de la bonté, et des autres vertus qui sont la base de la moralité (Ex., xx, 12-17). Telles étaient les principales clauses de l'alliance ; elles mettaient Yahweh à un rang tellement à part au-dessus des dieux des nations qu'il ne pouvait manquer de les éclipser tous ; dès cette heure, le monothéisme prenait pratiquement place dans la vie religieuse du peuple choisi.

36. Un récit, qu'il est difficile d'attribuer à un document plutôt qu'à l'autre et qui vient immédiatement après le code de l'alliance, décrit les cérémonies somptueuses qui mirent fin aux manifestations du Sinaï (Ex., xxiv, 4-8). Moïse dressa un autel, autour duquel il fit ériger

douze stèles, selon le nombre des tribus. De jeunes Israélites, choisis par lui, immolèrent des holocaustes et des victimes d'actions de grâces. Moïse divisa le sang en deux parts. Puis il lut le livre de l'alliance, cependant que le peuple formait rengagement d'observer ce que Yahweh avait ordonné. Enfin il répandit une moitié du sang sur l'autel pour Yahweh, tandis que de l'autre il aspergeait le peuple. C'était une adaptation du vieux rite de l'alliance aux circonstances particulières dans lesquelles se trouvaient les contractants,

37. Après ces grands événements, Moïse n'avait plus qu'à poursuivre sa mission et son œuvre, à conduire son peuple au pays qui avait été promis avec serment aux patriarches ; on sait que des circonstances diverses retardèrent pour de longues années l'entrée en Canaan. Peut-on se faire une idée de la vie religieuse du jeune peuple hébreu au cours de ces nouvelles migrations ?

Pour répondre à cette question, il faut d'abord recueillir certaines impressions d'ensemble que nous fournissent le Pentateuque et les livres prophétiques. Les voyants du vme siècle ont à l'envi célébré les prévenances de Yahweh pour Israël lors de la sortie d'Egypte (Am., ii, 10; m, 1; Os., xi, 1, 3, 4; Is., x, 24, 26; Jer., n, 6, 7; Ez., xvi, 6-14, etc.). Quant à la correspondance du peuple aux bontés divines, leur manière de parler n'est pas constamment la même. Amos envisage volontiers le temps des migrations comme une époque de fidélité dont le souvenir est un réconfort au milieu des apostasies, dont il est le témoin (Am., v, 25). Jérémie vante la piété d'Israël au temps de sa jeunesse, son amour lors de ses fiançailles (Jer., ii, 2). En revanche, Osée donne l'impression que la piété initiale fut de courte durée (Os., xi, l,2;xn, 14, 15). C'est en tout cas ce qui ressort nettement du langage d'Ëzéchiel ; dans ses tableaux poussés au noir, Israël, corrompu dès l'origine et comme par atavisme, n'a pas une page blanche dans toute son existence (Ez., xvi, 3, 15 sq). Plus la note est lugubre, et mieux elle s'harmonise avec les données du Pentateuque. Soit avant (Ex., xv, 22-26 ; xvi, 1-16), soit après le Sinaï (Num., xi, xn, xiv; xx, 2-13; xxv), Israël enfreint les volontés divines pour les motifs les plus futiles ; au pied de la sainte montagne elle-même.

il se laisse entraînera une criante apostasie (Ex., xxxn). Bref, les longues migrations du désert furent le châtiment de son infidélité (Num., xiv, 20-38).

38. Mais si Ton veut savoir quel idéal de vie religieuse s'imposait à Israël quand il voulait tenir compte des désirs de son Dieu, voici ce que Ton peut remarquer.

Il faut, en premier lieu, noter l'absence de toute figure ou image de la divinité. Ce point est d'une importance considérable, surtout si l'on tient compte de la mentalité des Israélites à cette époque. On peut en effet se demander si, dans ces temps reculés, le peuple était assez pénétré de l'idée de la spiritualité de Yahweh pour que, dans la représentation qu'ils se faisaient de Dieu, les esprits pussent complètement s'abstraire de toute forme sensible, pratiquement de toute forme humaine ; une telle abstraction devait être d'autant plus malaisée que, dans ses apparitions les plus célèbres, Dieu revêtait pareille forme et semblable apparence (Gen., xvi, 7-14; xvin, 2, etc.). Malgré tout, les documents s'accordent pour attester que la religion dont le point de départ fut la révélation du Sinaï ne comportait pas de figures de Yahweh. Le Décalogue, tel qu'il se présente dans le document élohiste, immédiatement avant le Code de l'alliance, fournit en ce sens un témoignage très précis ; il défend avec la même vigueur de rendre un culte aux dieux étrangers et de faire aucun pésél, c'est-à-dire aucune image taillée représentant, d'une manière ou d'une autre, le vrai Dieu (Ex., xx, 4) ; ce précepte qui est reproduit tel quel danslarecension deutéronomique du Décalogue (Deut., v, 8), a pour pendant, dans les dix paroles du document yahwiste, la proscription de toute massckâh, c'est-à-dire de toute image de métal fondu (Exod., xxxiv, 17). L'épisode du veau d'or est, lui aussi, très significatif : en même temps qu'il fait remonter jusqu'au Sinaï les origines d'une forme de prévarication religieuse qui allait devenir chronique en Israël, il rattache à la sainte montagne l'opposition radicale que le culte mosaïque devait faire à de pareils emblèmes (1).

(1) Il ne faudrait pas croire que le veau d'or fût un vulgaire

39. Ce qui témoigne encore dans le même sens, c'est le caractère de Farche. A défaut de statue ou d'emblème représentant Yahweh sous les traits d'un homme ou le symbolisant dans un animal, les émigrants avaient un signe de sa présence réelle au milieu d'eux. Les documents du Pentateuque et les livres historiques sont unanimes pour attribuer à l'arche une grande importance et en faire remonter les origines jusqu'au Sinaï. Le Yahwiste la mentionne deux fois en ce contexte (Num., x, 35, 36 ; xiv, 44) ; si, dans son état actuel, l'Élohiste n'en parle pas, on a de bonnes raisons de supposer que c'est à raison d'une mutilation que son texte a subie (1). Dans le Deutéronome, Moïse raconte lui-même que, sur l'ordre de Yahweh, il a fait l'arche de bois d'acacia (Deut., x, 3). On sait enfin combien minutieuses sont, dans le Gode sacerdotal, les prescriptions adressées par Dieu à Moïse en vue de la construction de l'arche, de son couvercle ou propitiatoire et des chérubins (Ex., xxv, 10-22).

40. Très différente d'une image ou représentation de Yahweh, l'arche était, nous l'avons dit, le signe de sa présence. C'est grâce à l'arche que s'explique le langage de l'Élohiste touchant la tente de réunion (Ex., xxxin, 7-11) : quiconque cherchait Yahweh s'y rendait ; quand Moïse en approchait et y pénétrait, la colonne de nuée descendait et se tenait à l'entrée, cependant que Yahweh s'entretenait avec son élu comme un homme avec son ami ; le peuple se prosternait alors et rendait hommage à son Dieu. Dans les récits du Yahwiste, on voit l'arche qui, pendant les marches des enfants d'Israël, s'avance à la tête de leurs colonnes pour leur chercher- un lieu do. repos (Num., x, 35, 36) ; si Israël succombe devant Amalec,

fétiche; il se présentait, aux yeux du peuple, comme un emblème de Yahweh, et c'était bien Yahweh que le peuple avait la prétention d'adorer. Cf. Ex., xxxn, 4, 5.

(1) D'après Ex., xxxni, 5, 6, le peuple, sur l'ordre de Moïse., se dépouille de ses ornements; puis, d'après le vers. 7, Moïse dresse la tente, 'ôhél; il manque, dans le texte qui est visiblement heurté, le récit de la construction de cette tente, et, sans doute aussi, de l'arche qu'elle devait abriter, car « quiconque cherchait Yahweh se rendait à la tente de réunion qui était hors du camp. »

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c'est que l'arche n'a point pris part à cet engagement imprudent (Num., xiv, 44). Signe de la présence deYahweh, l'arche apparaît dans le Code sacerdotal (Ex., xxv, 22 ; xxxvn, 8, 9) comme le trône sur lequel invisiblement il se plaît à reposer ; c'est de dessus le propitiatoire, du milieu des deux chérubins, qu'il se rencontre avec Moïse et lui communique les ordres destinés aux enfants d'Israël.

41. Dans l'arche se trouvaient les tables de la Loi. Ce renseignement ne nous est fourni directement ni par le document élohiste ni par le yahwiste. D'après le premier récit, les tables de pierre sont l'ouvrage de Dieu (Ex., xxiv, 12 ; xxxi, 18 ; xxxn, 16, etc.) : peut-être veut-on exprimer par là qu'elles sont d'origine céleste. D'après le second, c'est Moïse qui, après la scène du veau d'or, reçoit l'ordre de tailler de nouvelles tables pareilles à celles qu'il a lui-même brisées (Ex., xxxiv, 1, 4,28). Mais dans les deux documents, comme d'ailleurs dans le Deutéronome (Deut., v, 22), c'est Dieu lui-même qui, sur les tables, écrit les dix paroles. Le Deutéronome est le premier de ces documents à dire que les tables ont été déposées dans l'arche (Deut., x, 5); indication très importante à la vérité, si l'on réfléchit qu'au moment de la découverte de ce texte légal, on ne pouvait ignorer ce qui se trouvait dans le coffre saint. La même indication est fournie par le Code sacerdotal (Ex., xxv, 16, 21 ; xl, 20). Tandis que le Deutéronome appelle les pierres sacrées « tables de l'alliance », ce Code les nomme atables du témoignage» (Ex., xxxi, 18a ; xxxiv, 29), ou simplement «témoignage» (Ex., xxv, 16, 21). Rien de plus logique que de déposer sous le trône de Yahweh et sous sa sauvegarde les clauses les plus fondamentales et le témoignage le plus auguste de son alliance avec son peuple.

42. L'arche avait pour abri la «tente de réunion», 'àhél moVd,(Ex., xxxiii, 7; Num.,xi, 16, 17;xn, 4), qui demeure comme le point central dans le plan si compliqué du Tabernacle décrit par le Code sacerdotal (Ex., xxvi). D'après le Yahwiste et l'Élohiste, c'est en dehors du camp — un peu comme plus tard les sanctuaires seront souvent en dehors des villages — que l'on dressait cette tente, qu'il vaudrait mieux qualifier de tente de la rencontre entre Dieu et son peuple. Dieu y résidait un peu à la façon du chef

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